jeudi 25 avril 2019

Ephémère


C'est sûrement cette parcelle de béton qui résume mes étés d'enfance. Carrelage brûlant, béton salvateur, la piscine municipale ouverte sur une ville endormie.
Je me souviens qu'à chaque fois que mes pieds trouvaient ce refuge, je me surprenais à vouloir rester là. A peine quinze centimètres, jonction entre deux températures torrides, seule dans les cris de juillet.

Solitaire des mille lunes.

Les cinquante mètres de nage, regarder le ciel sous l'eau chlorée. Saigner souvent du nez, dilution écarlate dans les couloirs jaunes, comme si j'avais passé mon enfance à me prendre des trempes.


Ils ont rasé la piscine, il y a bien une douzaine d'années.
Puis mon école primaire, l'an dernier.
Ils en ont fait un parking.
Je viens d'un Oural de province, de ces terres qu'on modifie et putréfie, d'hommes qui partent et d'ados qui meurent.
Je viens d'un Oural au béton brûlant qui se fait étonnement refuge, d'un endroit rasé et oublié dont il reste une parcelle sous mon pied gauche, d'un trop loin de la mer et de l'air.
Je viens d'un Oural où tout se sait et rien ne se dit, murmures et on dit toxiques, pépés à gapettes et vieilles presque cruelles.
Je viens d'un Oural où une famille, trop longtemps, et.



D'ici, je vois la mer.
Je regarde les vagues, ondulations des algues et promesse glaciale d'absolution et d'anesthésie salvatrices.
Aujourd'hui, pôle nord dans le thorax.
C'est ma première baignade, mi-avril et pleine inconscience.
Il y a les copains, la rumeur de leur conversation.
Il y a ma voix, bien trop grave pour un jour léger.
« Si on n'y va pas maintenant, on n'ira jamais ».
Je serai la seule à fendre la morsure du sel.
Je serai seule quand ils regarderont mon corps disparaître dans l'aigue-marine.
J'ai l'impression d'être aussi impatiente qu'un chien qu'on s'apprête à lâcher.

Aujourd'hui, pôle nord dans le thorax.
Dans quinze jours, c'est.
Iceberg.
La tête sous l'eau, il paraît que les larmes ne coulent pas.
J'ai mis ma robe des jours de mer, j'ai déjà froid.
Le lin fatigué, des étés entre les mailles.
Je me retourne leur faire coucou.
Trois connards râlant sur un banc.
Mais ce sont mes trois connards, donc ça va.
Et c'est maintenant : lin qui s'envole, bras au ciel gris. Si je me mets sur la pointe des pieds, je pourrais attraper avril, mai, la date fatidique et créer un orage, partir enfin, revenir un peu, jouer les tempêtes et l'insolence.

J'ai beau nager vite, penser à du thé chaud, à la serviette dans mon sac... Mon dos crépite sous le glacial, j'ai tellement froid que j'en ai mal au ventre.
Alors vite, nager.
Viteviteviteencoreplusvite.
Sous l'eau, paraît que les larmes ne coulent pas.
Je compte mes brasses en apnée, attrape du sable et le sens m'échapper.
A la surface, il y a un presque renouveau, un saisissable.
Je regarde ces maisons inestimables et quasi éternelles, jardins qui se précipitent vers la mer.
Je me laisse sentir combien je n'ai plus pied, mes bras se font béton armé, béton brûlant, et je nage.

Ce n'est pas le moment de rêver.
De me chanter des comptines et des espoirs.
De penser au perdu, à l'oublié, à l'abandonné.
C'est le moment de nager.
De fendre l'eau, laisser mes bras s'abattre contre les vagues et mon souffle se perdre.
Vite.
Ma vie tient à des endroits qui n'existent plus et des océans traîtres, des mers mouvantes.
Nager.
Viteviteviteplusviteencoreplusvite

Si j'avais su que c'était si dur, j'aurais souhaité être bercée être un peu plus près du mur.

mercredi 10 avril 2019

La fin des amours



Je pensais vous mettre un autre blues nicotiné, et puis...
Mon Kurt Vile adoré.


Il y a la pile de livres en équilibre précaire sur l'accoudoir, deux tasses de café qui traînent et la carafe ébréchée. Il y a le chat qui paresse au soleil, une photo d'eux, quatre pulls sur le fauteuil et cette tache au plafond. Elle a une forme de chien et quelques nuances de beige. C'est soit un fox-terrier, soit un beagle. Il aurait su, lui.
Il lui donnait des réponses, même quand elle ne voulait pas les avoir. Surtout quand elle ne voulait pas les avoir.
Elle s'étire, regarde ses avant-bras gagner son ciel, sa main masquer le chien. Une marque brune ponctue son index et son majeur. Nicotine blues du départ des amours, elle ne fume qu'après une rupture.
Ado, elle fumait des Pink Elephant. Les chagrins d'amour sentaient la vanille, se dessinaient sous ses yeux en rose bonbon. Elle écoutait cette chanson de Cure, chantait « Friday I'm in love » dans l'ascenseur et attendait l'âge où elle saurait aimer.
A vingt ans, c'était d'indécentes cigarettes avec d'indécents amants, elle se souvient du mec aux Lucky Strike, il y a eu trop de garçons à Camel et elle a fumé des Fleurs du Pays avec cet homme, celui qu'elle a détesté aimer un peu.

Ça faisait longtemps qu'elle ne fumait plus. Depuis la cuisine du Quartier Latin, l'appartement qu'elle partageait avec Constance. Cette fête qui ne prenait pas et le type maussade à la fenêtre. « Vous ne devriez pas laisser le basilic dans son pot en plastique. Il va crever. » C'est ce qu'il a dit quand elle est passée prendre du Sopalin, du sel, « vite vite, ça va tâcher ». Elle ne sait plus trop ce qu'elle a répondu. Elle sait juste que Constance est arrivée en courant, rapport au vin sur la couverture, jurons et joues rouges. Elle râle tout le temps, Constance.
Alors là, dans ce soir aux clopes, elle sourit. Elle sourit Constance et ses pull trop grands, le plaid qui a gardé une tâche bordeaux-lilas, et puis le basilic mort.
Parce qu'évidemment, il avait raison. Il a crevé, le basilic, dans son pot en plastique. Elle l'a rapporté quand ils ont emménagé ensemble, il trouvait cette lubie inquiétante. « Ça va nous porter la poisse, ton truc »

C'est peut-être à cause de lui, la péremption de la tendresse.
C'était en septembre dernier, été indien. Elle n'avait plus ce pincement aux doux quand elle le regardait. Alors elle a continué.
Elle a essayé de rester, de garder, d'aimer.
Mais l'automne passe, l'hiver flambe, et le basilic est sans appel.
Ils ont crevé dans leur pot en plastique.

Elle lui a dit, il y a quelques jours.
« Je ne sais pas si je mérite mieux, et puis c'est méchant. Ce n'est pas que je ne t'aime plus. C'est juste que je n'ai pas envie de t'aimer avec autant de médiocrité »
Il n'a pas dit grand chose, comme d'habitude.
Elle aurait aimé qu'il s'emporte, qu'il hurle, qu'il supplie.
Il a juste fini sa bière, ils sont rentrés en sentant un espace entre leurs deux épaules.
Encore maintenant, elle sait que cet espace avait tant de silences à écorcher, des regrets à n'en plus finir et des remords assassins.

Six ans.
Ça aura duré six ans.
C'est énorme, six ans, ça fait gens sérieux.
Bien trop sérieux.
Elle se demande si maintenant elle peut se permettre de partir en vrille.
Baiser en YMCA et tout plaquer.
Voir l'Amérique latine, enfin, danser pieds nus et boire du rhum, aimer en espagnol et prendre des routes sinueuses vers des endroits dont elle ne sait pas prononcer le nom.

Mais pour le moment, nicotine blues.
Il est temps de pleurer un peu, elle lui doit bien ça, faire un nouveau café, fumer à la fenêtre, regarder les passants sortir de la bouche de métro, Paris se diluer et la nuit s'installer. Attendre que son pote vienne chercher ses cartons, les jours effacer son pouls contre sa peau, son rire au téléphone et ses erreurs de femme pressée.
Briquet.
Nicotine blues.
Et la pluie continue de tomber.