mardi 5 juin 2018

Bruit blanc


("Tempête en mer sur un bateau gonflable")



En larmes, sac sur les genoux et mouchoir en tissu à la main.
Je crois que j'ai dit la même chose que lors d'une chute il y a quelques années.
"Que puis-je pour vous ?
- Je crois que je ne vais pas top top..."

Je regarde le bureau lisse et rangé, des mots franchissent mes lèvres et me nouent le ventre.
"Je ne veux pas inquiéter, je ne veux pas être un problème pour les gens.
- Vous n'êtes pas leur problème, vous êtes leur solution"



Il y a eu la première chute vers 20 ans.
Le premier traitement.
Un sevrage.
Une autre chute, quelques années après.
Un autre traitement.
Un sevrage.
Une autre chute, quelques années après.
Un autre traitement.
Un autre traitement.
Un autre traitement.
Un sevrage.
Une autre chute, il y a quelques jours.
Un autre traitement.

Je crois que j'ai déjà pris cette molécule, à un dosage moins élevé.
Désormais, posologie maximale chaque matin.
Combat qui s'annonce long, très long.
Je n'ai pas pris ma santé mentale au sérieux avant ça.
Je me sevrais en me disant que ça allait, j'étais juste "comme ça".
Je remettais en doute l'importance de la chimie, me disant qu'il y avait d'autres façons de m'en sortir. Parce qu'on me disait qu'il y avait d'autres façons de s'en sortir. La société entière dépeint la dépression comme une maladie dont on se sort à grand renfort de sport, d'alimentation saine, de vie sociale et de... Merde, oui, ça aide, mais ça ne guérit pas. Je cours, mange des fruits, rigole avec les copains, passe des soirées géniales en terrasse, et je suis dépressive.
Je suis dépressive.
Comme si on soignait une jambe cassée avec des infusions, je pensais pouvoir, pire, DEVOIR, me débrouiller autrement.
Je fais tout mon possible pour qu'on voit la dépression autrement parce qu'on me l'a montrée comme un truc passager, parce qu'on parle uniquement de cette distribution "automatique" d'antidépresseurs en France.
Alors oui, peut-être que l'on prescrit trop facilement des traitements.
Peut-être.

Mais sans, je pense au suicide dès le réveil.
Sans, je ne peux pas me lever.
Sans, je ne peux pas travailler.
Sans, je ne peux pas manger.
Sans, je ne peux pas.

Il y a la thérapie, évidemment.
Mais comment pourrais-je aligner des mots sans ce traitement ?
Le choc de la chimie laissant mon corps moins plombé par la drogue, je sens l'importance de cette étape.
Celle si longue, si longue, des soins.



La dépression est très mal étudiée.
C'est une histoire d'héritage, de construction, d'instabilité, de chocs.
Mais c'est aussi l'histoire d'une maladie physique. Pour schématiser très grossièrement, dans le cerveau d'une personne non dépressive, une cellule envoie un message à un récepteur qui fait office de filtre. Admettons que ce message est "Je suis vaine". Le récepteur fait son travail, filtre cette pensée toxique et la classe. Elle peut revenir, mais son impact est limité dans le temps.
Dans le cerveau d'une personne dépressive, le message retourne à l'émetteur. Qui le renvoie au récepteur. Qui le renvoie à l'émetteur. Qui le renvoie à... Oui, cercle vicieux.
C'est un des traits de la dépression.
Un des traits, il y a tant d'autres choses.



Aujourd'hui, la dépression, c'était me sentir seule et vaguement abandonnée. Même de moi.
Il y a un bruit blanc en moi, un petit coup de froid.
Je ne suis pas triste.
Je ne suis pas légère.
Je suis, c'est déjà pas mal.

Alors je vais boire une tisane en faisant ma ronde du soir au milieu de mes plantations, respirer en regardant les oiseaux faire des patrouilles.
Et je ne serai pas heureuse.
Je ne serai pas vibrante.
Je serai, ce sera déjà pas mal.

Plus tard, je me trouverai pas si mal.
Je serai un peu fière d'être moi.

4 commentaires:

  1. Thérapie + médication = résilience.
    (Thérapie+médication) x (amis/famille+amour) puissance 10à = combo gagnant.

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    1. Ce qui reste un peu difficile dans cette formule, c'est d'accepter cet amour, de se rendre disponible.
      Je ne me sens pas légitime à en recevoir.
      C'est fou, insensé un truc pareil !

      Des cœurs sur toi, je ne m'intéresse qu'à ces maths proposés <3

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  2. Ca va venir tout doux la légitimité, laisse venir.

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    1. Un jour, peut-être.
      Je suis dans mon soir "On verra bien".

      <3

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