lundi 2 avril 2018

Reprendre l'ascension

C'est une histoire de retour au calme, d'apaisement après avoir traqué l'éternelle injustice. Il faut se remettre doucement, faire la paix.

Après l'indicible, on m'a écrit : "Vois ça comme une montagne à éternellement gravir. Fais des pauses, décourage-toi, reprends. Des grimpeurs viendront te rejoindre. Et tu continueras. Parce que tu ne sais faire que ça."
Un petit mot d'australiens forts comme des déserts. 
Je me souviens de leurs bras autour de moi, me serrant comme on rattrape une envolée, quelques semaines après son coup de théâtre.
Grimper, éternellement.
Parce que je ne sais faire que ça.

Un jour, au pied d'une falaise, exploration minutieuse du bord de mer.
Il m'attendait, et avait dit "Il y a ce rocher qui est bien, et ma main qui est là". 
Sa silhouette au-dessus de moi, ses doigts et le ciel gris. 

Ce soir, dans mon ascension, épuisement et découragement en embuscade.
Il m'attend, "Il y a ce rocher qui est bien, et ma main qui est là".



A l'heure actuelle, après ma sieste dans la chimie ce samedi gris et un dimanche en pointillés, évidemment, ce n'est pas le grand luxe.
Il y a la migraine et le chagrin dans le col de mon gilet, il y a les frissons et la lassitude.
Alors je vais pêcher les petits riens qui compensent le jamais de sa main fraîche dans mon délire. 
Evidemment, là, en écrivant ça, je donnerai bien plus qu'un organe pour le récupérer.
Mais bon, on ne m'a pas demandé mon avis, alors je dois faire comme ça maintenant. 
Avec des petits riens qui diluent l'intolérable. 



1. Découvrir ces photos de Robin de Puy : sentir la chaleur et la poussière de la campagne américaine, l'immobilité des jours désœuvrés, la contemplation et la mélancolie. Ça m'a donné envie de marcher sur une route déserte, d'écouter mon album de bluegrass préféré (ce film, en forme de beauté merveilleuse, on l'a vu avec T. une nuit d'été, les fenêtres ouvertes laissaient mes larmes hébétées filer) et boire du café dans ma tasse de campeur californien.  
2. Réécouter Ben Howard : Ben Howard, c'est notre nous deux dans la voiture. Sur un parking face à la mer, ses bras appuyés contre le volant. Nos regards fixés sur les vagues. C'est quelques verres un soir avec ce mec un peu timide et discret. Mais ce samedi, c'est juste ce titre, sans lui, juste ce titre. Ne pas pouvoir écouter le reste sans replonger. Parfois, je peux laisser l'album glisser dans le terrier sans trembler, mais pas là. Je voulais juste me gratter encore un peu, narguer la douleur avec insolence. 
3. Faire des expérimentations scientifiques dans la salle de bain. Appliquer des pommades, laver dix fois mes mains encore tremblantes, prendre une douche brûlante. Ne pas chanter sous l'eau, concentrée sur mes brouillons qui s'écoulent vers le siphon. Une heure qui aurait pu être sponsorisée par Lush. Une tasse de thé posée sur le bord de la douche et tas de vêtements sur le carrelage.
4. Boire suffisamment de tasses de thé pour sentir mon ventre se tendre sous la pression de l'eau. C'était un tour du monde et de la théine gravée sur la porcelaine. Chaï, jasmin, Earl Grey et ne pas s'arrêter là.
5. Un petit expresso, puis un autre, et un autre. Debout à la fenêtre, en regardant la petite guirlande à étoiles tournoyer au-dessus du radiateur. 
6. J'ai regardé ma vidéo de pingouins, mais je n'ai pas ri. Alors je sens enfin que j'ai vraiment eu mal, que j'étais encore passée à deux doigts du fracas, qu'il faut que je... Que je prenne du temps peut-être. 
7. Dans un souci d'éloigner l'insupportable et le chagrin, j'écris ce billet en écoutant ce un peu tout de VSO. Je me dessine mon retour à la bonne humeur mélancolique, aux siestes estivales paisibles, et ça aide. Mais mon oreille vient de se rattraper à "Raison de vivre qu'on remet en doute" (Bengale). Alors je fais demi-tour avec prudence et me fais une tisane. 
8. Contre la migraine du chagrin, il faut : une infusion de camomille, de l'huile essentielle de menthe poivrée sur les tempes et un bon gramme de paracétamol. Je devrais baisser le son dans mes écouteurs, mais franchement... J'ai le droit de ne plus être raisonnable, d'écouter VSO trop fort, et ce toute ma vie. T'as vu l'Univers l'épreuve que tu m'as collée ? Alors franchement, "angle mort de Dieu"... 
9. J'ai chanté dans le canapé, ça et puis ça. C'est étrange, nous les chantions déjà avant son coup de théâtre, mais ça ne me tue pas. Je me souviens de B. qui jouait, sa guitare patinée, celle de ses 12 ans. Nous trois, T., B. et moi, formions un fabuleux trio qui ne se produisait qu'une fois de temps en temps. Une chanson dans une cuisine enfumée et leurs mains au-dessus des cordes, leurs visages concentrés et leurs voix caressantes. Alors j'ai chanté, allongée dans le sofa. Et je crois que j'ai chanté pour lui, ses cils baissés sur sa guitare et sa voix grave, rite païen. En fermant bien fort les yeux et en respirant son cou, j'ai chanté avec lui, grand corps plié assis sur ma table basse, voix apaisant les larmes de son absence. 
10. Je vais appeler mon clan, ma bande. Pour leur dire. Qu'en vrai, ces derniers jours, c'était insupportable, terrifiant et. Qu'on se tienne fort la main en attendant un chemin moins escarpé. Un bivouac et du repos. 



Il m'attend, "Il y a ce rocher qui est bien, et ma main qui est là".
Mon grimpeur et ma montagne. 

2 commentaires:

  1. Lourd de mélancolie. Lundi de Pâques plus joyeux.

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    Réponses
    1. Je n'ai pas de chocolat, mais du bon thé et la perspective d'un verre en fin de journée.

      <3

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