mardi 10 avril 2018

La course éternelle




Dimanche soir, elle est là.
C'est comme une soudaine douleur dans le mollet.
C'est comme une crampe dans un muscle tendu.
Une inquiétude vaporisée autour de moi et une peur qui transpire des murs du terrier.
La gorge qui se serre et le ventre qui se noue.

Tu n'es pas importante.
Si peu de personne te pleurerait, tu le sais...
Tu n'as rien de précieux.
J'aurai ta peau, bientôt.
Je suis bien plus patiente que toi, c'est dire !
Tu crois vraiment que ces petits comprimés nous séparent ?
Enfin, ma douce...
Avec ou sans, tu es ma victoire et mon règne.
Tu ne m'échapperas pas.
Tu ne m'échapperas jamais...
Je suis toi.
Tu es moi.
Croyais-tu vraiment que ces épreuves aller changer un truc ?
J'étais là avant, je suis là après.
Je serai là cette nuit, et demain matin, et après, et après, et après, et après, et après, et après, tu es à moi, et après, et après, et après, et après, et après, et après, et après, et après, et après, et après, et après, tu peux pleurer ça ne changera rien, et après, et après, et après, et après, et après, 

La dépression.
Même le Vidal ne sait pas quoi en dire.
Le sujet est si peu étudié par les chercheurs que c'en est affligeant.
Le sujet est si tabou dans nos sociétés que c'en est rageant.

Il n'y a rien d'évident dans son traitement.
Des lobbys pharmaceutiques balancent sur le marché des comprimés inefficaces et dangereux. Parce que oui, c'est aussi une histoire de gros sous, sinon comment expliquer qu'un médecin vous prescrira pour les mêmes symptômes quelques comprimés et son confrère d'autres ? Comment expliquer que certaines molécules ne font créer le chaos au milieu de la maladie ? Comment expliquer que des patients se sont suicidés en plein protocole de soin ?
Des drogues qui tuent en vicieux et des effets secondaires qui peuvent vous terrasser.
Parce que oui, c'est une drogue. On agit sur la chimie du cerveau.
Tout, absolument tout, dépend de ce traitement.
Et il va falloir supporter les mille douleurs infligées.
Parce que c'est une question de vie ou de mort.
C'est aussi grave que ça, la dépression.
On en meurt.

Il n'y a d'ailleurs rien d'évident non plus dans son diagnostic.
J'ai vu son ombre quand j'avais 18 ou 19 ans. J'avais arrêté de manger depuis trois semaines, un ami m'avait jetée chez le médecin. On m'a prescrit de la Paroxetine. Je suis repartie avec l'ordonnance.
Je n'ai jamais pas été à la pharmacie.
Parce qu'on ne m'avait pas dit. Que j'étais malade et en danger.
Il y a eu une autre rupture, quelques mois de comprimés cette fois. Je fais un sevrage seule, pensant que ça ne sert à rien, puisque je ne vais pas si mal que ça.
Parce qu'on ne m'avait pas dit. Que j'étais malade et en danger.
Elle a fait quelques apparitions, des chutes puis des remontées, jusqu'à son coup de maître en forme de pendaison et un autre médecin.
Il m'a sauvé la vie, rien que ça.
J'étais gavée, gavée de médicaments, mais j'étais passée à travers les balles.
J'avais survécu, et c'était déjà énorme.

Les médicaments...
Encore maintenant, je n'en reviens pas qu'un équilibre précaire réside sur de la chimie et la manipulation d'une industrie.
J'ai changé plusieurs fois de protocoles, on a doublé des doses, diminuer des prises, augmenter des posologies.
Si j'oublie mon traitement quotidien, c'est une catastrophe. Une vraie. Vertiges dans la foule, sentiment d'oppression, tremblements, et, et, et, et.
Aux Etats-Unis, une femme s'est jetée par la fenêtre à cause d'un oubli.
J'ai déjà regardé une bouteille de Javel en me disant que j'allais l'ouvrir et en boire, là, dans le Super U bondé. J'avais zappé mon antidépresseur et mon anxiolytique.
Alors oui, oublier une fois à une incidence. Lire le contraire un jour m'a bouleversée.
Evidemment qu'ils ne diront pas que c'est gravissime.
Il y a un intérêt à faire gober ces drogues (remontez un peu... Un peu...Presque... Voilà ! "Gros sous")

Et puis il y a la thérapie.
Travail de longue haleine.
Des séances stimulantes, d'autres violentes, affligeantes ou agaçantes.
C'est nécessaire.
Pas de savoir d'où vient la maladie (on ne se harcèle pas pour savoir où on a chopé ce microbe quand on est enrhumé) mais comment faire avec.
Savoir si ce que je ressens aujourd'hui, c'est ma langueur légendaire ou cette fichue maladie.
Avoir le droit de dire les choses les plus terribles qui se tapissent en moi.



Ma dépression, je n'ai jamais réussi à lui donner un petit nom.
Mes plantes ont des prénoms, mon grain de beauté dans le cou s'appelle Peter).
Mais ma dépression, je l'appelle juste elle. Mise à distance avec la meurtrière.
C'est avoir un soudain gouffre à quelques centimètres de mes orteils et attendre.
Temps suspendu et terreur sous la langue.
Est-ce que je vais plonger, encore ?
Est-ce que je vais avoir la force de reculer ?
Ma dépression, c'est un sommeil lourd comme du plomb, des journées oubliées, penser au suicide avec application, des crises de larmes. C'est un jour mon corps qui se fige à deux pas du Champs Libres, j'étais paralysée. Aucune douleur, pas un mouvement.
Ma dépression, c'est le sabotage de chacune des facettes de ma personnalité, c'est cette voix qui me répète que je ne vaux rien, absolument rien, qu'il faut que je crève dans la seconde.

Sachez que je me bats.
Avec application.
Patience.
Indulgence.
Rage.
Hooligan du stade des Costières.
Mon but ? Avoir toujours une longueur de plus.
Et si possible, la baiser.
Ne nous mentons pas, ne la jouons pas fine et délicate.
Elle est vulgaire avec moi, je suis vulgaire avec elle.
C'est ma course de fond, un marathon sans ligne d'arrivée.
Parfois, je me décourage, alors je vais moins vite.
C'est au moins ça, que j'ai appris : me ménager. Parce qu'elle ne le fera pas pour moi.



Un jour, je ferai des choses pour me battre contre ce tabou.
La dépression est une maladie mentale.
Une maladie du cerveau. En bref et schématisé, un récepteur envoie un message à l'émetteur, qui le reçoit mal et le renvoie à l'envoyeur. C'est ça, la dépression.
Ce n'est pas un coup de mou, ce n'est pas de la paresse.
Je me battrai pour que plus personne n'entende "Il faut toucher le fond pour remonter !", "Donne-toi un petit coup de pied aux fesses, ça ira mieux" et autres inepties.
Je me battrai pour qu'on puisse dire qu'on dort mal parce qu'on est dépressif comme on dit qu'on dort mal parce qu'on a mal au dos.
Je me battrai pour que la dépression ne soit plus sujet à ragots.
Je me battrai pour que la dépression soit comprise par tous comme étant une maladie.
Parce que oui, je l'écris encore : la dépression est une maladie.






Quelques pistes, pour aller plus loin :
- L'intervention TED de Nikki Weber Allen : longtemps, je me suis dit que je n'avais rien pour être malheureuse. Je riais en disant "Je ne suis pas en Syrie, j'ai vraiment une maladie de blanche privilégiée !". Oui, le tabou pue jusqu'au cœur des malades.
- L'intervention TED de Kevin Breel : étant une "tout pour la marrade" convaincue, c'est parfois étrange pour moi de concilier meuf drôle et dépressive. Comme l'impression de me dédoubler, de monter sur scène. A chaque fois que je revois ce discours, je pleure... Et j'ai trouvé là mon inspiration et ma force pour mener ce combat contre le tabou.
- L'organisation To Write Love on Her Arms : les Etats-Unis ont un coup d'avance sur l'Europe, clairement... Son fondateur, Jamie Twokowski, est inspirant et... Fouiner un peu et vous découvrirez quelques trésors bouleversants de bienveillance. et là, je vous mets le Tumblr qui fourmille de quelques rassurants mots.
- If you feel to much de Jamie Twokowski (en anglais) : un bouquin qui dit que oui, on a le droit de souffrir, et oui, on a le droit d'être aidé.
- La bande-dessinée Chute libre de Mademoiselle Caroline : bouleversante, tellement bouleversante... Certaines planches me rappellent à quel point je reviens de loin, de très très loin. Grâce à cette BD, j'ai découvert le travail de Charles Cungi (psychiatre) et porte une petite croix dessinée au stylo sur la main gauche. Pour me rappeler de respirer quand je commence à perdre pied.

4 commentaires:

  1. Parce que pas les mots, mais que d'autres les ont, juste ce lien, d'un ami qui, lui aussi, est passé par là : https://lechutier.wordpress.com/2017/12/18/depot-de-bilan/
    (Je ne sais pas trop ce qu'on doit te souhaiter : du courage ? des espoirs de guérison ? ou juste de l'endurance pour continuer la course et trouver un second souffle ? Je te souhaite en tous cas.)

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    1. Je prends tous les souhaites, me les tisse en couronne.
      Je parcours son billet et me demande combien j'en ai avalé, des comprimés, depuis tout ce temps...

      De la belle fin de journée, en tricot de rigolo.
      <3

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  2. La mienne, c'est la Bête qui me suit et me hume en douce pour soudain m'envelopper de son obscurité et me perdre dans une douleur et une solitude insupportables... laisser cette souffrance me maltraiter et attendre le petit rayon de lumière qui me ramènera au monde des vivants...
    Profitez du moindre petit bonheur et continuez d'écrire s'il vous plaît...

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    1. Cher.ère anonyme,

      Merci d'égarer quelques mots ici. Et quels mots...
      Je comprends. Je comprends tellement. C'est malheureux, qu'on se comprenne. J'en suis navrée pour toi, vraiment.

      Sache qu'on peut vivre avec. On peut.
      On peut choisir de ne plus subir cette douleur, on peut choisir d'autres options.
      Je te souhaite d'envisager la bataille. C'est long, c'est chiant, c'est gerbant, ça ne résout pas tout, loin de là.
      Tu n'es peut-être pas encore prêt.e, mais ça viendra.
      Ce dont tu souffres n'est pas une vue de l'esprit, une option de facilité (loin de là), une paresse. C'est une maladie. Et tu peux être accompagné.e.

      Dans "If you feel to much", Jared Tworkoski écrit :
      "If you feel too much, there’s still a place for you here. If you feel too much, don’t go. It this world is too painful, stop and rest. It’s okay to stop and rest. If you need a break, it’s okay to say you need a break.
      This life –it’s not a contest, not a race, not a performance, not a thing that you win. It’s okay to slow down. You are here for more than grades, more than a job, more than a promotion, more than keeping up, more than getting by.This life is not about status or opinion or appearance. You don’t have to fake it. You do not have to fake it. Other people feel this way too. If your heart is broken, it’s okay to say your heart is broken. If you feel stuck, it’s okay to say you feel stuck. If you can’t let go, it’s okay to say you can’t let go.You are not alone in these places. Other people feel how you feel. You are more than just your pain. You are more than wounds, more than drugs, more than death and silence.There is still some time to be surprised. There is still some time to ask for help. There is still some time to start again. There is still some time for love to find you. It’s not too late. You’re not alone. It’s okay –whatever you need and however long it takes- its okay. It’s okay. If you feel too much, there’s still a place for you here. If you feel too much, don’t go. There is still some time.”

      Tu as le temps.
      Tu n'es pas seul.e.



      Prends soin de toi, malgré tout <3

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