vendredi 13 avril 2018

Jeudi en gris



Au marché, vers 15 heures.
J'ai acheté des kilos de fruits et des légumes par panier.
Je riais avec des inconnus, parlais de mes petits sacs en tissu tellement plus écologiques à un monsieur intrigué et de la météo folle.
Je prenais le temps de parler avec la jeune roumaine qui vend une revue, lui demandais des nouvelles de son fils.
J'étais contente, entre mes betteraves crues et mon sac d'épinards.

Au terrier, vers 16 heures.
J'ai réfléchi aux jolies plantes que je veux installer dans la cour.
Je notais des variétés, m'enthousiasmais quant à la vente de Maison Bouture ce week-end.
Je venais de préparer un énorme pot de ma décoction du moment, hibiscus, menthe et citron. La nuit au frigo et le lendemain en régalade.
J'étais bien, entre mon petit thé et mes grands carnets.

Dans le métro, vers 18 heures.
J'ai ri de l'horoscope dans 20 minutes avec la jeune fille dont je m'occupais ce soir-là.
On a fini par le lire aux deux dames en face de nous, on riait tant. Plus aurait été indécent.
D'autres passagers souriaient, c'était un joli moment.
Rencontre furtive et rigolade.
Avec les enfants, sur le chemin de la maison, on s'est arrêté pour paresser au soleil.
On a lu un livre que j'avais emmené, Emma à Rome.
Je leur ai fait écouter Sonic Youth en rentrant.
Je leur ai expliqué comment fabriquer du baume à lèvres.
On a fait un wok en tout fou, croquant une carotte en cuisinant.

Départ pour une autre garde, 19 heures 30.
Playlist et marche marche marche jusqu'au métro.
Le soleil était si doux, les couleurs sur les immeubles merveilleuses.

Installée avec ma musique, j'écris des petites notes.
Un type s'assoit en face de moi, tout sourire.
Je lui offre le mien, de sourire, celui en paillettes, celui que je veux intense pour cajoler les inconnus.
C'est ce en quoi je crois très fort : un sourire d'une fraction de seconde, si il est bien tricoté, chatouille jusqu'aux peines les gens.
L'homme me fait signe d'enlever mes écouteurs.
Je rougis et l'écoute.
"C'est beau, votre couronne de fleurs, là. Ça vous va très bien !"
Mon sourire, encore, en grand, et un merci en wahou.
Aujourd'hui, ma couronne a fait attendre une petite fille devant son immeuble.
Elle m'a regardée passer, admirative.
Je lui ai fait un clin d’œil et un petit signe de la main.
Et je me suis sentie grande et merveilleuse.
Alors ce compliment, il en fait de nouveau frémir les fleurs, de ma couronne.

Je me replonge dans ma playlist.
C'est celle de mon yoga fou, "Yoga Dance Party".
Il y a beaucoup beaucoup de rap dedans. 
Je me souviens que j'attendais "Southcoaster" et le hiatus prononcé par Vinsi.
A chaque fois, je souris et hoche la tête, "C'était un hiatus !".
Je vois l'homme d'en face se lever, s'apprêter à descendre à la station.
J'enlève une nouvelle fois mes écouteurs, pour lui souhaiter une bonne soirée.
Parce que je suis ce genre de meuf.

Et là.
L'ignominie sous la bienveillance.
Sur le ton du conseil, les mots qui m'assassineront toute la soirée.
"Si tu perdais un peu de poids, tu serais vraiment une très belle femme".

Et là.
Mon sourire.
Mon "D'accord".
En dix secondes, tout qui s'écroule.

Le peu d'estime de moi que j'ai, brûlé.
Les beautés dont on m'a caressée, effacées.

Pour lui, ça a duré un temps minuscule, c'était un microscopique moment dans sa journée.
Pour moi, ce sera un nouveau gravillon à porter.
Parce qu'on ne garde jamais près du coeur les compliments et les douceurs.
On trimballe toujours les cruautés et les acidités.
Toujours.

En descendant à ma station, gorge serrée et ses mots qui tournent en moi.
Il vient de me faire reculer de quelques pas dans ce long, si long travail.
Pour ne pas me détester, pour continuer à faire la paix, pour être douce et bienveillante avec moi comme je le suis avec les autres.

Au travail, à 21 heures.
Raconter et pleurer.
Appeler ma mère et pleurer.
Vous lire (vous, les coeurs...) et pleurer.
Pleurer.
Me sentir coupable, ne pas dîner, regretter la terrible époque où, me chercher les pires excuses, établir les plus cruelles comparaisons, penser aux punitions que je vais m'affliger. "Mais enfin, il m'a rangée avec les obèses !" et me sentir sale, si sale.

En rentrant, à 23 heures.
Fuir le regard des passants.
Garder les yeux baissés au sol.
Vouloir être minuscule.
Avoir envie de... pleurer.



Pardon, mon corps.
Il ne savait pas.

Mes mains.
Qui nourrissent, caressent des joues d'enfants, se posent sur des corps d'hommes, ont apaisé un chat mourant, écrivent sans relâche.
Pardon.

Mes bras.
Qui chaque jour montrent leur force sur mon tapis de yoga, ont bercé des nouveaux-nés, ont enlacé des amis et des amours.
Pardon.

Mes seins.
Qui ont été aimé, effleuré et habille sous leur petit bonnet un coeur palpitant et malgré tout courageux.
Pardon.

Mon ventre.
Qui a abrité mes pires acidités, longs jours de famine et doigts dans la gorge, mais qu'un mec a embrassé avec un amour infini pendant des mois et des mois pour réparer cette haine.
Pardon.

Mes fesses.
Qui se sont talées sur des chevaux énervés, des bancs d'université, se sont crispées sous des squats vigoureux.
Pardon.

Mes cuisses.
Qui ont été parcourues par sa main droite et son pouce un peu rugueux, écrasées par ses baisers, celles qui me font courir dans le parc avec conviction.
Pardon.

Mes mollets.
Qui sont criblés de cicatrices, musclés de longues marches et barbouillés sans gentillesse de crème hydratante.
Pardon.

Mes pieds.
Qui ont parcouru des villes et des pays, exploré le fond des mers et des océans, tapoté contre d'autres pieds sous une couette chaude.
Pardon.



Pardon, il ne savait pas.
Que chaque femme voit tous les compliments, les regards caressants des hommes et ses minuscules assurances balayés par une seule cruauté.
Que des mots en méchant peuvent prendre cinq secondes et pourtant créer une nouvelle blessure à promener toute sa vie.
Que sous son conseil inopportun se cachait une cruauté infinie.
C'est terrible, mais il ne savait pas.

Je suis désolée pour toi, mon petit corps, de te détester autant ce soir.
Je suis désolée, vraiment.
On fait tant de travail pour continuer ensemble.
On aurait pu y passer tant de fois.
Je suis désolée.

Je suis désolée, mon petit corps, pour toutes les fois où je n'ai pas su faire demi-tour.
Quand j'ai appris à me faire vomir, quand j'ai eu toutes les clefs pour te haïr en cadeau avec les magazines, quand je n'ai pas su que le consentement sexuel, c'était pendant toute la baise, quand je t'ai affamé, drogué, imbibé, maltraité.
Je suis désolée.


Pardon, mon petit corps.
Je vais essayer de prendre soin de toi.
D'y croire quand on me dit que je suis belle.
De continuer à faire la paix.
Pour te remercier de m'abriter.
Pour te remercier de me permettre de faire.

Merci.







Et à tous les tendres qui ont pris le temps de me dire des réconforts et des douceurs en ce jeudi... Merci. 
Du fond du cœur.
Je sais pourquoi je suis là, dans le terrier ouvert sur la nuit, à plus d'une heure du matin, encore totalement étourdie de cette méchanceté.
Pour écrire.
Et vous écrire un merci, en grand et en broderie.
Je vais essayer de continuer ce chemin vers la paix, entre lui et moi.

Merci...<3

4 commentaires:

  1. Réponses
    1. Dès que je lis "Stratosph..." je pense à Roméo Elvis.

      Tes mots sont une jolie douceur.
      Ceux d'hier sur Twitter un charme merveilleux.
      On me dit rarement avec autant de beauté.

      Merci, pour tout.
      Et le reste.

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  2. J’aimerais pouvoir m’assoir dans le métro et rigoler de l’horoscope en face de ta couronne de fleurs.

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