mercredi 11 avril 2018

A ma gauche


C'est une histoire de langueur.
De sourires en coin, de cils qui se baissent au-dessus de joues roses.
De lèvres mordillées, de respirations suspendues.
De discussions en pointillé, de regards appuyés.
De silences en forme d'attente, de sourcils haussés.

C'est une histoire de fourmillements.
Espace crépitant entre deux mains sur un comptoir.
Ondes murmurant entre deux corps sur un canapé.
Murmures se tissant entre deux silhouettes dans la rue.

Des yeux sur une nuque, un profil et une échappée rougissante.
Des silences et une frontière.
Et tout qui se floute à en oublier de minauder.
Et à deux pas, deux grands pas, hésiter à l'embrasser.

Tant de fois avant ce soir de mai, j'ai voulu franchir ces deux pas.
Frémissements, la rougissante n'est qu'une hésitation.
Mais attendre, encore...
Faire espoir des regards en doux.


C'est me retourner, son regard posé sur moi.
C'est mon regard posé sur lui et mon esquive quand il se retourne.


C'est mon doute.
C'est depuis quand, que je... ?
Et c'est moi ou lui aussi il... ?
Et on fera quoi si jamais on... ?
On va devenir quoi, si on... ?
Et pour notre groupe de copains, de renards, ce sera fini ou alors on... ? 


Entre nous, des saisons et des ruées dans l'ordinaire.
Des nuits à regarder des films. En quelques mois, tout Hitchcock, Fellini et Ken Loach. Des films asiatiques et britanniques, des nationalités jetées sans organisation panique. Il y a eu « Rosemary's baby », visionné une dizaine de fois. En noir et blanc, en couleurs, en nocturne et en jours fériés. Et mon imitation de Mia Farrow, à la fin, qui le faisait rire, tellement rire. Je jubilais de l'entendre, fière, si fière, de créer ça. Et c'est doux que même maintenant, ça me fasse sourire en format familial. Il y a eu l'affiche de « Casablanca » que je lui ai offert, dénichée dans un refuge rennais que j'aime tant.
De la musique berçant nos constamment. Des vinyles traqués sans répit chez des disquaires défiés, des CD trimbalés entre la voiture et des soirs heureux, des playlists griffonnées pour des échappées. Il y a eu un voyage en voiture, pour aller voir des copains jouer en Angleterre, des CD qui bercent les loups assoupis sur la banquette arrière. Des joues contre des vitres, des têtes contre des épaules, et Ben Howard.
Des printemps à lire au parc à côté de chez moi, herbe douce des quartiers riches et siestes en abandonnés. Il y a eu ce mardi, entre de l'eau gazeuse et des gobelets de café vide, mon fouta qui sent les étés. La coccinelle qu'il m'offre, en me disant que oui, il la gardera quand je partirai en vacances.
Rien de moins fantastique que du quotidien.

Entre nous, des mots et des regards qui se pointillent.
Et se dessine à l'horizon un pas à franchir, en peut-être que.

Entre nous, c'est ce soir de juin.
Des heures et des jours et des mois et des années qu'on s'apprête à illuminer.
Il y a eu sa main tendue dans la nuit et des inlassables qui se sont tissés.
C'est drôle, je suis persuadée que la première fois qu'il m'a parlée, rien qu'à moi, c'est pour me dire de lui donner la main, dans cette nuit au large.
Je suis persuadée qu'avant ça, ce n'est que lui se taisant, fumant une cigarette et me regardant parfois du coin de l’œil. Je me sentais parfois un peu ridicule face à lui, me disant qu'il me trouvait certainement folle à lier.
Il vient de fêter ses vingt-cinq ans, on se prépare tous à partir quelques jours à la mer.
L'air doux. 
Les pavés et la nuit qui tombe.
Nous marchons, côte à côte.
Claquements de mes sandales, l'odeur de son tabac.
Nos bras se frôlent parfois.
Traversée de la rue Saint-Michel et les terrasses qui se remplissent.
Nous étions allés prendre un café. 
Je l'avais fait rire de bêtises éternelles.
Il m'avait raconté de jolies découvertes. 
Le café s'est éternisé, s'est transformé en un verre de vin, puis un deuxième.
Nous avions rendez-vous dans un bar avec le reste de la meute, la famille. 
Alors on paresse dans des rues tièdes et on se laisse divaguer en silence.
Rue du Chapitre.
Avant de traverser, à la frontière entre les pavés et le bitume, je m'extasie. 
"Regarde ce ciel ! Des fois, j'ai vraiment envie d'applaudir l'univ...".
Et sa main, son bras dans mon dos.
Mon corps qu'il serre contre le sien. 
Ses lèvres qui me font taire et sa main dans mes cheveux.
Accrochée à ses cils, je murmure que c'est une erreur, "On ne devrait certai..."
Et ses lèvres, encore. 

Quand on a traversé, les lampadaires étaient allumés.
Quand on a traversé, la promesse s'est tissée. Rue du Chapitre, toujours nous embrasser. C'était drôle, c'était devenu un pacte. Été, automne, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps,... été.

Il y en a eu des baisers.
Des timides, des emportés, des dévorés, des oubliés, des ivres, des rigolés, des pleurés, des attendus, des bouleversés.
Je les retrouve parfois quand je marche dans Rennes. Vendredi, m'offrir une couronne de fleurs dans une boutique de cette rue du souvenir. Et à la frontière entre pavés et bitume, mes cils que je baisse et les cieux qui s'ouvrent. C'est malgré tout de la coïncidence en beau, d'acheter du fleuri dans la rue de nos palpitants troublés.

Je me dis souvent que je devrais quitter la ville, parfois même la vie. Comment on fait, après ? Est-ce que je serai à jamais ravagée, une terre brûlée, un chaos à la merci des grands vents ?
Mais je reste, tourisme du deuil et jours plus légers.



On a vécu.
Avec des films, de la musique dans le banal pailleté.
Il y a eu les réveils en éternel, café-thé-balcon. Dans le tiède ou le grand froid, notre côte à côte silencieux, son corps encore endormi à ma gauche. Avant même sa première cigarette, avant même que ma peau ne se caresse de l'odeur de son savon Cleopatra, notre important rien avec vue sur les arbres.
Il y a eu le sommeil qu'on cherche, un album en tout bas, tout bas. Chaque soir. Je me souviens de David Bowie et son index qui caresse les paroles sur mon avant-bras droit. Je me souviens de ses murmures au-dessus de Damien Rice. D'amour en crypté sur des chansons que je n'entendais déjà plus au premier baiser.
Il y a eu du rien. Il y a eu du tout. Des jours de pluie, des nuits d'ivresse, des baignades dans la mer glacée, des cafés dans des rues agitées, des après-midis à lire dans le canapé, sa voix sur mon répondeur, son rire dans le couloir, mes pieds nus dans sa voiture, ses lèvres dans mon cou et des tant et plus à l'infini.
Nous étions fabuleux, pour vernir le banal.



Depuis, il y a eu quelques baisers.
Avouons-le, tous aux odeurs d'alcool et de nuits inconséquentes. Une grande majorité avec la perspective d'une étreinte crue et de lendemain rien.
Pas un seul sans penser à lui.
Goûter un autre et m'éloigner encore de ses lèvres.
Contre ma bouche, des hommes dont j'ai oublié la voix et auxquels je ne pense jamais.
Il y a eu un mec. Une douce récréation, un espoir, une poignée de semaines en cœur un peu déshabillé et mon oscillation entre « chic, je l'aime bien !» et « tuez-moi, je l'aime bien... ».
C'était, mais je n'étais pas prête.
Tant que je chercherai du lui en un autre homme, je reste condamnée aux simulacres de tendresses presque anonymes.
Tant que je cherche à voir si il existe du lui quelque part, je reste condamnée.



Parfois, je me dis que je suis finie.
Que jamais, jamais, je n'y arriverai.
Parfois, je sens en fort que je vais continuer.

Bien sûr, je vais continuer.
Ça m'ennuie parfois, mais je vais continuer.





Et mes matins, vue sur l'arbre de ma cour.
Mon thé, de mes yeux dessinés le jour en nostalgie.
Vivre notre côte à côte.
A gauche, toujours, son corps endormi.

A gauche, à jamais, son corps endormi.

6 commentaires:

  1. Je pense détenir mon record personnel de texte mis en attente.

    (Merci merci ❤)

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  2. Tu es une belle personne. Tu es forte. Tu es merveilleuse. Pour toujours.
    Prends le temps qu'il te faut, et sois heureuse. C'est le plus important.

    Je t'envoie pleins de douceurs <3

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    1. Trois petits points.
      C'est ma réaction devant tant de délicatesse.

      Et des mercis en guirlandes, pour avoir gravé des mots ici.

      Prends soin de toi ❤

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  3. Réponses
    1. "Everything will be okay in the end. If it's not okay, it's not the end." - John Lennon.

      Des coeurs sur toi <3

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