vendredi 16 mars 2018

Un dimanche gravé au fond du garage

Mon clan, ma bande.
C'est ma seule certitude, la sécurité retrouvée après lui.
Même si parfois, quand on est tous les quatre en voiture, j'ai l'impression qu'on en a oublié un.
Même si depuis le siège passager, je guette dans le rétroviseur son visage boudeur.
Mais ça, on en reparlera...

Mon clan, ma bande.
C'est leur amour adroit comme l'amour de gars sûrs, l'amour à coups de claques dans le dos et de baisers sur le front.
C'est leur amour fort comme les alcools qui infusent en nous, les étreintes musclées dans la nuit et les chansons hurlées sur la rocade.
C'est leur amour malgré mes erreurs déconcertantes.
C'est leur amour malgré ma fierté de ces erreurs déconcertantes.

L'erreur déconcertante donc, la plus grande.
Une erreur qui comprend une voiture anglaise, une moto d'aventurier et un pyjama à nuages dans un dimanche matin pluvieux.

La voiture anglaise.
Sublime bolide de B.
Il a traversé son pays, l'Ecosse, pour aller la chercher.
Je me souviens, mon ventre qui se tord un peu à la gare de le voir si grand, si fort, si tatoué, si parti pour une semaine.
Je me souviens, ses impatiences de petit garçon. Il allait enfin la chercher, sa voiture. Il allait avoir du travail, la carrosserie était un peu... Mais oh, c'était sa voiture, enfin !
Une voiture dont je ne connais encore maintenant ni la marque, ni le modèle, ni l'année. Je sais juste qu'elle est wahou et beige.
Une voiture dont j'ai... Oh, attendez, on fait durer le suspense.

La moto d'aventurier.
Sublime bolide de B.
Une nuit, à l'arrière de cet engin, j'ai tourné la tête et regardé derrière moi les arbres défiler, silhouettes fantomatiques dans les brumes de gin tonic déclinés dans un bar un peu nul.
Encore maintenant, ces branches qui s'élancent dans la nuit, c'est le cinéma rassurant sous mes paupières fatiguées.
La moto d'aventurier, trésor devant le petit garage où j'ai v... Oh, attendez, on fait durer le suspense.

Le pyjama à nuages.
Sublime pyjama de mes matins lumineux.
Il a le moelleux des réveils lents, la douceur des nuits passées à bouquiner dans le canapé, la souplesse des heures d'écriture au petit matin.
Dans ce pyjama, j'ai reçu un ou deux copains, j'ai réparé des trahisons domestiques dans mon terrier (lire j'ai pris mon seul outil, une clef anglaise, et tapé sur des trucs en jurant), j'ai bu des cafés dans ma cour en saluant le voisin, j'ai écouté Pulp sur mon tapis préféré.
Le pyjama à nuages, costume dans lequel j'ai vraiment exa... Oh, attendez, on fait durer le suspense.

Le dimanche matin pluvieux.
Pieds nus sur le carrelage de la cuisine.
Mains qui frottent mes bras un peu englués de samedi et de sommeil.
La cafetière qui ronronne, mon thé qui infuse, France Inter annonce sept heures.
Cheveux mélangés mélangés mélangés et petits yeux.
Petits yeux posés sur la voiture.
Voiture sous la fine bruine bretonne.
Elle me fait de la peine.
Comme on veut mettre à l'abri un chat famélique, je file protéger sa carrosserie déjà un peu...
J'abandonne la cafetière qui ronronne, mon thé qui infuse, France Inter qui n'annonce déjà plus sept heures.
Je glisse mes pieds dans la première paire de chaussures.
Les Converse de P., palmes au bout de mes orteils.
Je souris de l'allure clownesque.
Je glisse mes bras dans le premier blouson.
La veste de T., tunnel au bout de mes mains.
Je souris de l'allure clownesque.
J'ouvre la porte, ravie de rendre un service qu'on ne m'a pas demandé.
Je descends les trois petites marches, écoute les gravillons s'égosiller sous mes pas.
Je rentre un peu la tête dans les épaules.
Démarche décidée.
Ma main sur la poignée, je me glisse derrière le volant, à droite (c'est ma seule explication à cette erreur de calcul)
Derrière le volant, à droite, j'oublie que je n'ai ni le permis ni aucune connaissance automobile, si ce n'est la manipulation compulsive de l'autoradio et la fouille appliquée de la boîte à gants.
Derrière le volant, à droite, je ne quitte pas des yeux la moto garée si prêt.
Derrière le volant, à droite, la nuque crispée de concentration, j'avance.
J'avance, un peu vite.
J'avance, un peu trop vite.

Le bruit.

Je tourne la tête et constate à travers le pare-brise que ma vie ne sera plus jamais la même.

Je viens de très calmement encastrée une voiture wahou et beige dans un mur.

Il y a eu un avant, il y aura un après.

Je ne prends pas le temps de me décomposer.
Je cours déjà vers la chambre de B., Converse flottantes aux pieds, blouson volant sur le dos.

J'ouvre la porte à la volée.
Et hurle.
"Voiture ! Oh ! Mur ! Voiture, gros BOUM ! Ah !"

Son visage sidéré.
Il me regarde, moi, la furie échevelée dans le cadre de la porte.

"GROS CON ! Voiture ! Mur ! JE PEUX PLUS RECULER ! "

Il lève les mains.
Et sa réaction, dans l'incompréhension et les brumes alcoolisées, est encore à l'heure actuelle mon hurlement de rire.
"Euh... Désolé ?"

Cette histoire, c'est la moquerie douce comme la tendresse, le mur toujours un peu enfoncé du garage de B., des heures de mécanique ("Mathilde, tu peux me passer la clef de... Non, laisse tomber.") et une nouvelle aventure du pyjama à nuages.







Et vous savez quoi ?

J'ai consciencieusement éclaté l'arrière dix jours plus tard, quand la porte battante du garage s'est refermée, dans un courant d'air inattendu.

2 commentaires:

  1. Je retrouve les miens à Pâques ! J'ai retrouvé un billet à leur sujet sur mon blog il y a 3 ans, je te le joins :

    L'éternel scintillement du dernier lampadaire de l'angle qui nous rappelle que jamais la nuit ne finit. Le tournis du trop d'alcool, du trop dansé. Les lèvres lourdes des vapeurs âpres et des fumées toxiques. L'arrière goût d'amertume, dans son regard à elle et dans ma bouche à moi mais pas pour les mêmes raisons. L'arrière goût du sang, aussi, entre les dents et la peau qui se déchire un peu partout.

    Tel fut notre exil, pauvre petit groupe que nous fûmes, rassemblés sans trop savoir pourquoi autour d'un lien brillant et éphémère, celui de l'attachement. Malgré cette apparente soudure subsistaient les relents de déceptions bien trop récentes et bien trop faciles à oublier, ce soir. Le monde nous est permis ce soir, ô mes amis, laissons le nous appartenir et buvons la ville, dansons la ville jusqu'aux éclairs du petit matin.



    Faisons semblant l'espace d'un instant de tenir profondément les uns aux autres, comme si il était possible de ne jamais avoir à se dire au revoir. Fermons les yeux sur cet onirique mensonge, et dans le froid et dans la nuit. Et enfin perdons haleine tous ensemble, perdons la vie, la vivacité dans le regards jusqu'à ce que les vapeurs d'insouciance aient épuisé chaque ombre et chaque éclat dans nos yeux. Regardons nous du coin de l'oeil dans la pénombre en ne se souciant nullement de comment il convient de se comporter. Parlons et rions et buvons et suons jusqu'à ce que la fatigue nous emporte malgré nous, mais réveillons nous aux aurores pour pouvoir profiter de la fin de notre rêverie enfantine et hors de tout. Levons nous ensemble, enlaidis de la veillée, afin de mieux se recoucher les uns sur les autres sous les douces caresses du soleil matinal.

    Enfin, gardons le silence comme pour donner un côté solennel et éternel à ce moment qui se distille, mais rions tous les yeux dans les yeux de ce qui a été dit et fait, même sans y penser, car rien n'était voué à être caché cette nuit-là, ô mes amis.



    Etant un électron libre je me sens pleinement vivante dans ces moments de douce folie - puisqu'ils ne durent pas il m'est alors permis de faire semblant d'en avoir quelque chose à faire, quelqu'un à qui compter, et de rêver au sérieux dans les moments même les plus damnés. Je puis duper ma cervelle une poignée d'heures et laisser libre cours à mes pas sur le tableau vierge de l'insouciance et de la jeunesse, mais toujours en laissant transparaître le flegme de la droiture et de l'ermitage. Oh I know you run away, I know but I'm feeling okay.

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    Réponses
    1. Merci d'avoir lu cette erreur.
      Merci de partager ce billet ici.
      T'es-tu encore reconnue dedans ?
      Parfois, je retrouve de vieux billets, de vieux carnets, et trouve touchant de découvrir mes mots de ces années-là.

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