dimanche 25 mars 2018

Un dimanche d'été


Pour vous raconter T., il faut que je vous raconte ce dimanche d'été. C'est ce que j'ai compris au moment de penser ce texte. L'évidence s'est imposée à moi dans la nuit. J'ai fui un peu, je ne voulais pas. Je ne sais toujours pas comment. Je dois courir après mes non-dits, mes pieds nus sur le sol si lisse du balcon, un paquet de tabac et son air concentré au-dessus d'une console.

Ce constat a figé quelques heures et les muscles de mon dos. J'ai laissé les heures filer au-dessus du papier, j'ai cherché mes mots, oublié les belles phrases. J'ai redécouvert les chansons que nous écoutions, je suis passée dans une rue qui sentait un baiser chaud, chaud comme un juillet.
Ce constat, c'est moi qui réalise que quand je me suis retrouvée sur la table de l'ostéopathe après lui, c'était aussi un mardi.
Ce constat, c'est moi qui retrouve dans l'entrée un petit coquillage ramassé la veille de l'horreur.
Ce constat, c'est moi qui comprend enfin que je suis la dernière personne à qui il a parlé.
Ce constat, c'est moi qui découvre que le dernier instant qu'il a vécu, c'était nous deux, sur son balcon.
J'ai cru qu'enfin, il m'obéissait. Qu'il était revenu me hanter, douleur et petit coquillage sur le paillasson. Je lui avais murmuré, au-dessus du marbre. Dents serrées, naissance de la colère. « Par pitié, reviens. Hante-moi ».

J'ai dessiné avec quelques mots radins ce jour, dans un carnet à petites fleurs. Des mots qui ne font que caresser ces heures. Des mots qui ne font qu'évoquer le fracas. Ce n'était pas encore son absence, ce soir-là. C'était son coup de théâtre.



Il est à peine 8 heures.
Je me réveille du sommeil du juste.
La veille, nous étions à Saint-Malo. J'avais trouvé de minuscules coquillages. Nous avions ratissé le sable à la recherche de trésors. Bois poli, petits bouts de verre et sourires en château de sable. Je ramassais surtout des déchets en rouspétant. B. marchait un peu devant, nouvelles encres sous son tee-shirt. T. et P. discutaient avec des filles, en voyous de bord de mer. T. marchait à côté de moi, on parlait d'un documentaire, « Austin to Boston ». On s'extasiait des images, de la lumière et de la musique, nous nous rappelions nos derniers concerts. Il se roulait une cigarette, filtre au coin des lèvres. Ses yeux qui voyagent de ma bouche à ses mains. Je pousse du pied une bouteille en plastique et râle encore. Je m’accroupis, ramasse l'objet du délit. Me redresse et trouve sur le chemin un baiser contre ma tempe et sa voix. « Mon insurgée ». Il y avait deux petits anglais adorables qui faisaient des constructions. On leur a fabriqué une immense voiture, ils sautillaient de grand bonheur autour de nous. A l'heure actuelle, quelque part dans le Devon, il y a une photo. Deux enfants dans une voiture en sable, cinq héros qui se pensaient encore sans faille. La famille, les intrépides. T. avait posé son bras autour de mes épaules, me prenait contre lui. Je me souviens, la mèche de cheveux qui barrait mon visage, le sac à mes pieds sur le sable humide. P. et T. faisaient les gros bras. Et B. racontait un truc aux petits, hilares.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Je portais sous ma tunique en lin le maillot de bain si vintage et si précieux, celui importé à prix d'or des États-Unis. Je me souviens de mon visage tiède dans les rues bondées. Je cherchais cette librairie que j'aimais bien. J'avais à la main deux cartes postales, une pour ma mère, une pour moi. Parce qu'à chaque fois que je file prendre l'air, même quelques heures, j'envoie du courrier. Pour ma mère et pour moi. Avec un joli timbre, quelques mots pour décrire un détail. Ce jour-là, j'écrirai le trois de trèfle trouvé par terre et le magasin vaguement indien.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Comme tous les étés, nous avions mis un temps infini à nous garer. On avait tourné, tourné et tourné encore. Je regardais les familles manger des glaces, j'écoutais la musique que j'avais fermement imposé. C'était The Velvet Underground, jambes bronzées, parents qui soupirent, enfants qui pleurent, chiens qui reniflent.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Nous avions bu des verres à une terrasse envahie. Un femme chantait Piaf. Sous mes lunettes de soleil, je regardais la foule, notais les invisibles. La petite fille qui n'a plus qu'une sandale. Le labrador noir qui mâche un mouchoir. Les vieillards sur le banc, dans la même posture. La crêpe qu'un ado fait tomber sur le trottoir. Odeurs de chocolat, de sable, de crème solaire et d'embruns.


La veille, nous étions.




Il est à peine 8 heures.
Je me réveille du sommeil du juste.
Ma tête sur son oreiller, une mèche de cheveux me chatouille. Je n'ai jamais compris pourquoi il avait deux oreillers dans son lit alors que je dors dans son souffle. Je regarde ses cils. Les taches de son que le soleil a révélé. Ses joues un peu piquantes, celles qui me chatouillaient le ventre de baisers la veille. Ses petits cheveux qui tombent sur son front. Son bras bronzé qui me serre. Odeurs de tabac, de la lavande que je porte au creux de mes poignets, du soleil de la veille et du jour nouveau.
La fenêtre est entrouverte, les volets à peine tirés. Mon réveil est en gris et chants d'oiseaux. Lentement, je me retourne. Jambe gauche qui se tend hors du lit, orteils qui goûtent le matin. Mes yeux au plafond, le frais de mon oreiller. Et son bras qui me serre plus fort, me rapproche de lui. « Reste-là ». Je chatouille son cou d'un petit rire. Ferme les yeux et écoute sa respiration. Ma main droite sur sa poitrine. Il le porte. Son tee-shirt bleu marine.

Je paresse un peu. J'aimerai mettre de la musique, puis je renonce. Je préfère écouter son souffle paisible et la rue déserte, ses battements et ma respiration. J'écoute les mantras sifflés dans les arbres, crée des dialogues mystiques. Je frotte mes pieds l'un contre l'autre, berceuse étrange à ça de la transe. Dans ma main droite, le tissu adouci par le temps. Un accroc minuscule au col. Comme un souvenir laissé par une épingle, blessure textile infime. Fermer les yeux, le respirer. Et encore, dans ce réveil, rester.

J'aime cet instant, ce possible à un battement de cils. A un moment donné, c'était loin d'être facile. J'étais dans les ombres les plus pressantes de la dépression, en larmes avant même la conscience. Le grattement du suicide se logeait en moi sous la couette. C'était terriblement éprouvant comme période. Je me souviens avoir réalisé qu'un truc clochait quand j'ai calculé que j'y pensais chaque heure. Un matin sous la douche, l'état des lieux : depuis mon réveil, j'y avais pensé sept fois. J'étais exténuée et rompue par le secret. Un secret qui envahira un matin d'automne.
A cette époque des torrents, T. me prenait dans ses bras et me murmurait qu'il ne me promettait pas que ça irait, juste qu'il était là. Il était là. Et mes larmes, glissements de terrain dans son cou, sur son oreiller, dans mes journées. Je n'arrivais pas à aller jusqu'à lui. Il me serrait fort, si fort, que je pouvais presque passer à travers son corps. Mais rien, marée galopante.
Puis il y a eu le retour. Ma plomberie réparée, ma vie sauvée. Je ne pleurais plus, domination du mal et sous la langue le goût de la victoire. Doucement, à pas de loup, le possible s'est installé tout prêt, à un battement de moi.
J'aime ce réveil, son battement de cils et nos possibles. C'est un de ces matins luxueux sans choix entre café et thé, cet album et un autre, c'est un matin baiser dans le cou et salon ouvert sur l'été. Je regarde cette promesse en forme de fossettes, l'écoute comme on s'abandonne à la caresse.

T., c'était mon merveilleux luxe.
Je le paie un peu, maintenant.
Mais c'était un luxe, un tel luxe...



Je me souviens du café sur le balcon, le chien du voisin qui courrait sur le parking, mes pieds nus sur le sol si lisse, si lisse. Tellement lisse, une résine sur mesure pour les orteils vagabonds.
Il y avait deux pies qui sautillaient autour d'un buisson, mon bol ébréché et une odeur de pain grillé.
Je me souviens de la salle de bain, les petits carreaux du carrelage. Il m'avait acheté un dentifrice pour enfants parce qu'il y avait de minuscules paillettes dedans. Et j'avais aimé me le raconter, à Super U, observer le tube et se dire que c'était pour moi, évidemment. Dans son panier de courses de mec, l'incongru dentifrice goût bubble gum.
Le rideau de douche se collaient à moi, il riait dans la cuisine de m'entendre invectiver le malotru.
J'admirais le pragmatisme masculin, son « un shampooing-un gel douche », pendant que je fouillais parmi mes flacons de chimie pour cheveux, mes trucs qui grattent la peau, la polit et l'enveloppe.

Je me souviens de mon départ, baiser précipité dans le canapé. Pressée d'aller traîner dans les heures lentes en solitaire. « On se voit ce soir, de toute façon ! ».
Ce dimanche, j'ai fait du yoga dans ma cour. Le béton était chaud sous mes mains, j'entendais la clochette du chat voisin, une voiture qui passait.
Ce dimanche, j'ai fait des choses aussi importantes que vernir mes ongles de pieds, lire allongée sur le tapis, boire du thé et rêvasser en regardant les branches de mon arbre.
Ce dimanche, il m'a envoyé un texto qui m'a fait sourire en petites joies de fille dans la cuisine. Il s'occupait du son à un concert dans un parc, il était ronchon. « Viens me sauver ». J'ai attrapé des essentiels, de l'eau gazeuse plus si gazeuse que ça et une barquette de fruits rouges achetée la veille au marché. J'avais mangé déjà toutes les mûres, il restait quelques fraises et plein de framboises. Parce que les framboises, ça se garde en dernier, comme une récompense. J'ai attrapé un vélo place Hoche, sac et butin dans le panier. Je me souviens que je pédalais en chantonnant Moriarty. J'écoutais le bruit des roues sur la chaussée. Je me suis arrêtée pour enlever mes sandales, elles m'empêchaient de rouler vite vite jusqu'à lui. Quand j'attendais aux feux, je sentais le bitume chaud et redressais mes lunettes de soleil. Je cherchais un peu mon chemin, puis je me suis rappelée que c'était dans le parc où j'allais regarder les canards et lire des BD sous un saule.
Dans ce parc, lui. Sourcils froncés sous une petite tente blanche. Debout au-dessus d'une collection de boutons. Il rit brièvement, dit un truc au mec qui bosse avec lui. Si j'avais su, j'aurai absolument tout gravé en moi, bien plus profondément. Ce serait devenu un chromosome, une essence de mon ADN.
Dans ce parc, nous. Côte à côte sous une petite tente blanche. « Il sert à quoi ce bouton-là ? », « A me permettre de te dire pour la centième fois de ne toucher à rien ». Si j'avais su, j'aurai absolu tout gravé en moi, bien plus profondément. Ce serait devenu un détail de mon ombre, un dégradé dans ma pupille.



Ce soir-là, nous étions la famille. Un vinyle dans l'appartement de T., du tabac sur la table basse, mes plantes de pieds un peu sales, des bras tièdes, quelques bières, une blague de P., le tatouage révélé de B.



Ce soir-là, nous étions.

Sur le balcon.

Mes mains sur la rambarde.

Je regarde le ciel se diluer.

Lui, qui se glisse à côté.

A gauche, il est là.
Juste là.

Son épaule contre la mienne, sourire en coin.
Sur la pointe des pieds, mon baiser sur sa joue.
Sourire en coin qui se mue en un bref rire.
Sa main qui caresse mes doigts.

Il s'accoude à un fourmillement de moi, regarde devant lui.

On ne parle pas, on se dit tout.
Entre nos corps, des petits trépignements en forme de baisers nocturnes qu'on se promet.

On regarde le vol des oiseaux.
Nuages un peu roses, vent qui sent la terre chaude.
Un nouveau vinyle qui berce le salon, les voix qui voyagent dans l'appartement.

« Je vais chercher mes clopes »
« Ok »

Je le regarde quitter le balcon.

Son dos, sa nuque, ses coudes.

Un pas.

Pied gauche qui descend la petite marche de la porte-fenêtre.

Deux pas.

Je l'aime.

Trois pas.



Son coup de théâtre.

2 commentaires:

  1. Je l'ai loupé hier. Excuse-moi. Je découvre ce soir. Tes mots me transcendent par leur douceur. Leur tristesse.
    J'apprends à chaque texte quelques facettes de toi, des souvenirs, des traits... J'ai envie de me livrer, moi aussi. J'ai confiance. J'ai envie de donner.

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    1. Elle s'excuse... Mais... Enfin, non ! <3


      Si j'arrive à insuffler cette envie de faire, de partager, et de donner... Quel honneur.

      Merci pour tout.
      Tout.

      Prends bien soin de toi <3

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