dimanche 18 mars 2018

Son ombre dans ma voix #1 : "Y" et sa main tendue dans la nuit

J'ai longtemps essayé de trouver l'expression adéquate, celle qui dit "déchirée comme un drap de pauvre".
Avant, quand T. était encore vivant, on disait "papyrus". Une longue histoire, qui vient d'un code crié dans la nuit. A sa mort, quand les mots ont fui, l'expression s'est diluée dans les verres avalés à la va-vite, dans des soirées tricotées d'oubli et de malaise. Il a fallu apprendre à s'aimer sans lui, alors il a fallu un nouveau vocabulaire. "Y" a rejoint notre lexique depuis peu.
Tout comme "Mon clan, ma bande". Quand T. était encore là, on disait "la famille". Puis quand on s'est retrouvé tous les quatre... Il a déjà fallu se tenir la main très fort, parce que ce n'était pas évident de gérer nos douleurs, et puis. Je disais juste "les mecs", les yeux bercés de mon amour. Alors que ce n'est pas ça. C'est mon clan, ma bande. Ma seule certitude.

Je leur ai expliqué il y a quelques jours, avec pédagogie pour P., en anglais pour B. et avec souvenirs pour T. On roulait en revenant du médecin, j'étais fatiguée et j'avais envie de mordre, de cramer des bagnoles, éventrer des chiens et organiser des tournantes.
Alors ils me faisaient parler de trucs, de bidules, de machins, de choses. J'avais envie de les griffer, de leur crier d'aller bouffer leurs morts. J'ai fini par leur raconter "Y Vie", les apéros qui se referment sur nous comme des pièges, les soirées qui se déclinent en nuits. Puis l'état de dimanche dernier.
Il y a le grognement primaire sous la couette, trop tôt pour avoir décuvé, trop tard pour changer quelque chose.
"La tête encore pétée d'hier".
Il y a le frisson, la crampe, les lèvres serrées et ce vaste "pourquoi j'ai fait ça ?" qui court contre les bras crispés.
Celle qui a un verre de trop à une chance folle, j'en ai toujours sept ou huit.
Et celui qui a dit "bois de l'eau avant de te coucher" n'a certainement jamais bu que du cidre dans sa vie.

Ils ont applaudi des deux mains l'explication, et on a ri des soirées en Y, mutant en thildes et en cédilles sous des lettres inconnues.
On a chanté dans la voiture et essayé de voir ce que ça voulait dire Y pour un corps. Pour le moment, c'est buste raide et membres mélangés. La voiture quittait un peu sa trajectoire, je riais avec un nœud de peur sous les côtes, le cou tendu au ciel.
Je les ai aimé follement quand la voiture glissait d'une bande blanche à l'autre, la musique qui bourdonnait contre mes genoux, la nuque caressée de leurs rires rauques.

"Y", c'est les copains de P. insensés dans la rue, la table partagée au pub, les cigarettes que j'oublie dans la nuit, mes lentilles collées à la rétine, le canapé de chez T. encombré de corps chauds, B. qui confond les gens, les, et, HAN ET QUAND ON A, parfois.
Le lendemain, c'est heavy. On s'envoie des textos, on répond par bruits de gorge et pupilles noyées, on s'encourage. On rit beaucoup.

"Papyrus", c'est T. qui fumait en silence sur le balcon, sa douceur sans limite. Nos soirées dans les rues pavées de Rennes, les bars vibrants, les retours en vélo.
Je suis parfois désolée pour les gens à qui je parle de lui. Parce qu'ils ne l'ont pas connu.
On dit toujours des gens morts qu'ils étaient merveilleux. Mais là, juré, il était... C'était T., merde ! C'est insensé qu'un tel être ai pu exister.

C'est insensé qu'un tel être n'existe plus.

Quand on s'est rencontré, j'avais 17 ans, trois amis morts l'été d'avant, une rage contre mon père, un chagrin et une colère trop grands pour mes mots, mes veines et mes battements.
A cette époque, j'étais un peu amoureuse d'un garçon plus vieux que moi, moins que, et puis, plus, plus, et aussi un peu moins ça. Maintenant, je sais que ce n'était pas de l'amour. J'étais trop intimidée par lui pour m'approcher de la tendresse. C'était malsain. Il avait aimé mes mots avant moi, il n'aimait que l'idée qu'il se faisait de moi, et. Ce n'était pas. Voilà, ce n'était pas.
Après que notre relation se soit terminée, dans la traîtrise, les couches pour lui et la littérature pour moi, j'ai gardé T., un vague ami commun qui deviendra... Qui deviendra.
Vous sentez, combien je l'aime ? Dites-moi que oui. Je l'aime d'un amour sans fin, je ne suis plus amoureuse de lui et, mais je. Je. C'est T.
Là, j'ai envie de le pleurer. Je ferme les yeux et lui envoie un message, ok ?
"J'ai eu une image de toi, ça va".

Je crois que c'était cette nuit, cette image. Je ne sais pas, je l'ai vu en clignant des yeux sous le bleu du matin.
J'ai vu sa silhouette dans le soleil, sur la plage. Il observait les vagues. J'étais allongée sur le sable, il était à contre-jour. Il s'est penché vers moi, a dit un truc. J'ai juste vu ses lèvres bouger. Je n'entendais que le bruit de la mer, étrangement fort. Je regardais les rides qui berçaient ses yeux, son sourire en coin. J'ai déjà eu cette image, le premier hiver.
Je crois que c'était l'été après la mort de L., S. et D. C'est fou ça, mes morts sont des estivants. Même mon grand-père est mort un été.
T. et moi, on ne se connaissait pas encore vraiment. On était avec des amis sur une île bretonne, perdue au large. Il y avait déjà B., P. et T. Nous n'étions pas encore tous les cinq, nous étions des heures autonomes.
On avait marché longtemps à marée basse pour rejoindre la maison. On portait plein de choses, je me souviens que j'avais un sac immense et mes chaussures à la main.
(Je viens de sentir l'odeur de son cou, sous son oreille droite. Il porte ce tee-shirt bleu un peu vieux, mes mains sentent le tissu élimé)
On ne se parlait pas encore beaucoup. D'ailleurs, je ne crois pas que notre relation soit basée sur les mots, surtout depuis sa mort. C'était le garçon qui me regardait de loin, fumait beaucoup et ne disait pas grand chose.

Tout a commencé quand on a partagé cette chambre.
La nuit.
Mes yeux clos.
Mes jambes et le drap emmêlé.
Les lits qui grincent.
Et sa voix : "Donne ta main"
Mes cils qui s'entrouvrent.
"Mathilde".
Je me retourne vers lui.
"Donne-moi la main"
J'inspire. J'expire.
"T'es en train de pleurer".
Ma main qui glisse dans la pénombre.
La sienne tendue entre les deux lits.
Sa paume chaude.
Je serre les yeux.
Il serre mes doigts.

C'est ça, notre amour.
Sa main tendue dans la nuit. Encore maintenant.

Je crois que lui dans le soleil, c'est cet été-là.
Parfois, je me laisse croire que c'est un message.
Pour tout avouer, je ne sais pas si il a vraiment existé cet instant.
Sa façon de se retourner vers moi, et ce soleil, ça me...



Après cet été, il y a eu une vie. C'était beau. Très beau. Des baisers, des rages, des voyages, des soirées, des rires, des yeux baissés, des souffles aux petites heures et sa main toujours tendue vers moi, toujours.
Un jour, il m'a dit "je t'aime".
J'ai ri.
Tapé le digicode de mon immeuble.
Puis j'ai pleuré.
Il était derrière la porte d'entrée, et moi j'étais là, dans le couloir, en larmes.
C'était le premier à me dire ce truc trop grand pour moi.

Nous n'étions plus seulement T., B., P., T. et moi. Nous étions tous les cinq. Nous étions les heures de la nuit, les choix insensés, l'amour inconditionnel et l'estime éternelle. Nous étions.



Après quelques étés, il y a eu ma mort. C'était monstrueux.
Vraiment.
Encore maintenant, je n'arrive pas à m'expliquer comment une maladie peut créer ça. Peut créer ce... Comment un cerveau peut saboter des cellules et... Mon Dieu, c'était monstrueux !

Un matin d'automne, je suis sortie.
Il était à peine dix heures.
J'ai acheté une rallonge électrique à Super U.
Juste ça.



Juste ça.



Il faisait gris, la cour de chez moi était mouillée.
Et j'étais là.

La rallonge à la main.

J'ai regardé le mur.

J'ai déverrouillé la porte.

J'allais passer le câble au-dessus.



J'allais me pendre.



J'allais me pendre.



Peut-être que c'est sa main tendue dans la nuit, gravée en moi, qui m'a fait faire demi-tour.
J'ai pris le téléphone.
Je l'ai appelé.
Il a décroché.

"Il faut que tu viennes me chercher, s'il te plaît.               Vite".



Est-ce qu'il y a un alignement des planètes qui fait que votre vie est sauvée ?
Vous vous rendez compte ?
J'allais me pendre.
J'ai pris mon téléphone.
Et sa main tendue dans la nuit.

Après, il y a eu la médecine, mon corps drogué affalé contre eux quand on allait boire des coups, mes pupilles dilatées, mon cerveau qui se répare.
Longtemps, c'était mon secret. Ils ont juste su que je n'allais pas bien.
Puis une nuit, on parlait dans le canapé. C'était presque un an après le poids de cette rallonge au bout de mon bras.
T. a posé brièvement sa main sur mon genou plié.
Je la regarde. Sa chaleur à travers mon pyjama. Je lève les yeux vers eux. Ils m'observent en souriant.
Et je leur raconte.



Je pourrais écrire T. jusqu'à ce qu'il revienne. La famille.
Je pourrais écrire B., P. et T. jusqu'à ce qu'on soit immortels. Mon clan, ma bande.
Je pourrais écrire nos soirées Papyrus jusqu'à ce que T. reprenne sa place dans la voiture, toujours au milieu, vaguement bougon.
Je pourrais écrire nos soirées en Y jusqu'à ce que vie s'en suive.




Sa main tendue dans la nuit. Encore maintenant.



Sa main tendue dans la nuit.                                  Toujours.

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