jeudi 22 mars 2018

Somatiser sur un tapis multicolore

Lundi soir.
Je revis, relis et éclaire un jour sombre.
Avec comme une gêne dans les reins.

Lundi soir.
Je colle des post-it, écoute des enregistrements vocaux et ne réfléchis pas aussi vite que je voudrais.
Soudain.

Un bataillon armé se rue de mon coccyx à mes omoplates.
Juron.
Mes jambes pétrifiées.
Juron.
Mes bras tétanisés.
Juron.
Mes pieds crispés.
Juron.
Souffle coupé, bouche entrouverte, yeux exorbités.
Juron.

Manœuvre maladroite pour gagner le sol et mettre la douleur à plat.
Les yeux au plafond, je me dis que c'est certainement une très mauvaise idée, que je vais rester coincée au sol, et puis j'ai laissé la cuisine allumée, et puis j'ai un peu envie de faire pipi, et puis ce n'est pas une heure pour se bloquer le dos comme ça, et puis il faut que j'appelle un de mes gars sûrs, mais le téléphone est loin, et puis.
Trop tard.
Je suis déjà sur le tapis.
Jambes repliées sur la somatisation.

Un dos détruit en quelques heures de travail.
Technique : 7.8
Esthétique : 6.3

J'attends là.
Le temps de calmer la nausée.
Je prends mon courage à deux mains et me relève.
Juron, juron, juron, juron.
Deux comprimés et de l'arnica, rien de bien ne peut plus m'arriver.
Je quitte cette journée.

Je dors en pointillé, à peine quatre heures.
Je pars travailler en me disant que ce n'est pas ma guerre, que je dois me concentrer sur tant d'autres choses.
Une paire de moufles tombée dans l'entrée, elle attendra la guérison sur le carrelage.

Mardi matin.
Après des heures d'inconfort et une prise de sang, je retourne m'allonger sur le tapis, persuadée que ce sera ma dernière demeure.
Je n'ai presque plus de batterie, la prise est trop loin, j'ai froid, j'ai envie d'enlever mes baskets mais je ne peux pas atteindre mes pieds, j'ai un peu faim et envie de chouiner.
Un éternuement et une pétarade de jurons, encore.

J'ai repensé à l'expression "perclus de douleurs".
C'est imposé à moi l'image d'un percolateur.
J'ai amorcé un premier roulé-boulé pour prendre le chemin de la cafetière.
Juron et renoncement.
Ne plus bouger.
Alors ces acrobaties, ça m'a fait penser à la vidéo du panda roux qui joue dans la neige avec un melon. Je me suis dit que si j'étais aussi mignonne dans la vie qu'un panda roux, j'avais tout gagné.
J'ai appelé B., pour qu'il me donne le numéro de son copain ostéo.
La promesse de manipulations salvatrices entre midi et deux.
Alors ce rendez-vous, ça m'a fait penser à "Be happy" et à la scène où Sally Hawkins a elle aussi le dos bloqué et se retrouve en collants chez un kiné. Je me suis dit que si j'étais aussi mignonne dans la vie que Sally Hawkins dans ce film, j'avais tout gagné.

La douleur est si intense que j'ai mal au coeur.
La douleur est si intense que je peux à peine avaler ma salive.

Je réalise que la dernière fois que j'ai eu si mal au dos, c'était quelques semaines après le coup de théâtre de T.
Alors oui, le corps a une mémoire.
J'étais rue Poullain Duparc.
Je ne pouvais plus bouger.
J'appelle B. qui accourt. Evidemment.
Après, ça a été de minuscules, minuscules pas sur le trottoir.
Mon sac à son épaule, son bras qui soutient le mien.
Son pouce qui dessine des ronds apaisants sur ma peau.
Mes joues ravagées de larmes.
Des cris de douleurs qui se répercutent contre les murs de la rue.
L'injection du médecin et les draps frais à 16 heures.
Le lendemain, un ostéopathe passe un doigt délicat sur mes muscles tétanisés.
"Stressée en ce moment ?"
Je me mords la lèvre.
Sens une larme dans mon œil droit.
"Vous en avez plein le dos, de la peine, là..."
Je pleure pendant toute la séance.
Il s'arrête parfois pour me tendre un mouchoir.

Nous étions un mardi.

4 commentaires:

  1. Superbe, comme d'hab'. J'hésite entre hilarité et mélancolie.

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    1. Merci, mille fois.
      Je ne verrai plus jamais mon tapis de la même façon.

      Prends soin de toi <3

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  2. Elle sont belles tes histoires même sur un tapis <3

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    1. "Allô l'Univers ? Oui, c'est moi... Tu peux envoyer de l'amour cosmique à une certaine "Emma A" ? Ok, tu gères !"

      Des cœurs sur toi <3

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