lundi 26 mars 2018

Odeurs de métal

Parfois, je suis là.
Devant ce bâtiment, zone du temps qui s’égrène sous la contrainte.
Je prends un instant pour faire la transition.
"Tu sais pourquoi tu le fais. Alors vas-y. Donne tout et plus"
Je prends un instant pour me glisser du monde civil au monde pénitencier.

Je me retrouve devant des femmes et la détention.
Je me retrouve devant ces corps habités et oubliés.
Parce qu'ici, ils ont déjà à peine la place.
Parce qu'ici, la douceur n'existe pas.

Nous sommes face à face.
Debout.
Tapis de yoga et pieds nus.
Instant de silence avant la musique et le mouvement.
Je prends le temps de les regarder.
Dans les yeux.
Chacune.
Ma façon de leur montrer que ce que j'ai de plus profond en moi reconnait ce qu'il y a de plus profond en elles, définition floue du célèbre et moqué "Namaste".
Ma façon de leur montrer que chacune existe à mes yeux.
Je prends sur moi, je puise dans mon courage.
Parce que ce n'est pas évident, de regarder les gens dans les yeux.
J'ai toujours peur qu'on découvre dans mes pupilles des territoires hostiles.

Et ma voix se fait garde-fou.
Encore plus grave.
Ondes d'une ligne de basse, bercement de l'enfant terrible, apaisement de l'animal emporté.
Et mon corps se fait guide.
Mes mains ajustent des postures, lissent des colonnes vertébrales, appuient sur des épaules, délient des mains.

Une heure.
Nous respirons à l'unisson.
Une heure.
Parfois, des barrages qui se rompent et une femme en larmes.
Mais je continue.
Et glisse jusqu'à elle.
La boîte de mouchoirs à la main.
Je pose ma paume sur elle.
Une, deux, trois secondes.

Et à la fin, l'abandon.
La posture finale, le repos, le refuge, l'intime.
Longtemps.
Laisser la pratique infuser dans nos muscles.
Laisser l'instant nous enseigner.

Et quand je repars.
Sur le trottoir, conclure.
Je le fais pour lui. G., connu quelques mois pendant mon adolescence. G., 20 ans, qui s'est pendu dans sa cellule un matin de Noël. G., ma colère, mon empathie, ma révolte dans les débats stériles et une partie de ma vie.
Je le fais pour ces hommes. Les corps dans des cellules trop petites, les humiliations des surveillants qui me scandalisent, les hurlements aux fenêtres, la violence qui palpite.
Je le fais pour ces femmes. Les corps qu'on oublie, l'incertitude comme une encre au creux d'un jour, les enfants laissés parfois derrière, la hargne dans la cour.

Je mets quelques heures à me remettre.
De ces bruits.
Avant, je pensais qu'une prison était silencieuse.
Je mets quelques heures à me remettre.
Derrière mes dents, un goût d'immobile.

Je prends le bus, et garde en moi ces odeurs de métal.

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