jeudi 29 mars 2018

"Il sait dire que..."


(Il y a des dizaines de mois, ce son.
Sorti quelques semaines après l'indicible dimanche d'été.
Bande originale de quelques douches mélancoliques et d'introspections effrayantes au cœur de la nuit.)



La première fois, c'était cette histoire de cœur muet.
Illustration du bruit blanc qui bourdonnait sous mes côtes.
Je venais de traverser juillet dans la douleur, août avec une colère assassine.
Je me délestais de la folie et m'approchais de septembre avec un chagrin sans limite, agonisant face à l'évidence : il ne reviendra pas.
Sous mes paupières, comme un coup d'indélébile, l'image de l'horreur après les trois pas de T. et le départ des pompiers. Leurs visages à côté du mien, mes hurlements enfin éteints, sur le parquet. Plaquée au sol par des bras fermes. "Mathilde... Est-ce que tu as compris ce qu'il s'est passé ? Serre ma main"
Et je l'ai serrée, sa main.
A cette époque, je n'avais pas encore le réconfort de ce rêve récurrent. Je n'avais pas encore les détails infimes qui me rassurent désormais. Ni son tee-shirt bleu marine dans ma paume droite, ni la certitude de ses beautés infusées dans mon sang.
A cette époque, seulement un bourdonnement au creux du buste, un trop audible à vous rendre ivre de rage.
"Il sait dire que boum boum..."

Je commençais à comprendre que j'allais bientôt ressentir de nouvelles choses.
Que ça allait guérir.
Et je ne voulais pas.
Guérir, quel affront lui faire !
Qu'on m'assassine, qu'on me plante.
Qu'on me déchire, qu'on me lacère.
Par pitié, l'exécution en place publique.
Le bûcher, la pendaison et la lapidation, en simultané, avec la pire des cruautés.
Pour laver le sang même pas versé.



Au fil des douches mélancoliques et des introspections effrayantes au cœur de la nuit donc, beaux mots pour dire que je pleurais à m'en rendre malade assise sur l'émail et m'allongeais par terre dès que je rentrais chez moi, s'entortille autour de moi la culpabilité des points de suspension et d'une phrase inachevée.
"On m'a dit d'écouter mon père, mais il sait dire que..."

Je n'avais pas de nouvelles de lui depuis des mois.
Je ne pensais plus à lui, bien trop occupée à au moins maintenir les fonctions vitales de mon corps.
A l'heure actuelle, il ne sait toujours rien de cette longue guerre et de cette perte de tous les instants.
A l'heure actuelle, il ne connait toujours rien de moi.
Même pas mes couleurs préférés ou ce que je bois le matin.
Alors vous imaginez bien, mes combats intimes...



C'est difficilement rattrapable, une phrase inachevée et des points de suspension.
On ne peut pas faire marche arrière, reprendre où on en était ou faire comme si rien ne s'était passé.
C'est une histoire de pardon et d'indulgence, histoire que je ne veux pas encore lui écrire.
C'est une histoire d'affronts au pluriel, d'une maladresse et d'une agressivité perpétuelles.



Je me souviens d'un texto laconique un joli dimanche d'automne.
Je suis chez T., taisant mon petit chagrin et riant de bricoles. Puis je me laisse glisser dans un silence vaguement ronchon, lisant Paul Eluard dans le canapé. Exil dans le sommeil, livre sur la poitrine et sourcils froncés. A mon réveil, sur la table basse, le merveilleux post-it. "Un homme sensé serait fier, tellement fier, d'être ton père". Je suis allée dans son bureau me jeter dans ses bras. A l'oreille, sa douce conclusion : "Tu n'es pas son amour."

Je ne suis pas son amour à conditions que je ne remplis pas.
Depuis petite, la certitude que c'est difficile, de m'aimer. Que ça demande un effort.
Qu'à ses yeux, je suis moyenne.
Pas assez brillante, pas assez affectueuse, pas assez belle, pas assez sociable, pas assez mince, pas assez populaire. La liste est longue, la course pour lui échapper aussi.
Je ne suis pas son amour à conditions que mes petits frères ont.
J'ai longtemps été jalouse.
Mais je suis désormais certaine que c'est loin d'être si doux, de ce côté de la frontière.

A seize ans, j'ai rattrapé ses erreurs, jusqu'à l'abominable maladresse.
J'ai gardé le secret de sa liaison, en otage au milieu d'une famille en plein vent.
Je m'occupais de mes frères, vaguement.
J'espérais de toutes mes forces, "pourvu qu'ils aillent à peu près"
Je surveillais ma mère depuis le bord du terrain.
Je me demandais comment lui dire "Mange Maman, s'il te plaît, mange avec nous"
Je baissais la tête devant ses yeux rouges.
Je ne savais pas faire ça, soutenir.
Et c'est normal, à seize ans, de ne pas savoir comment sauver sa maman.
Alors la nuit, je montais sur la pointe des pieds.
Escalier grinçant, ma gentille chienne sur les talons.
Et j'allais vérifier si elle était vivante.
J'attendais à la porte et dressais l'oreille, le ventre noué.
J'avais peur que ma mère ne meurt.

Là, j'aimerai l'appeler, lui.
Lui crier.
Tu as créé la majorité de mes névroses. 
Ton insulte acide, ton regard dur, ton exigence impitoyable. 
C'est impardonnable, ce que tu m'as fait. 
Tu as construit un désastre émotionnel. 
Et le pire, c'est que tu as recommencé. 
Tu as recommencé, et tu ne le sais même pas. 
Tu as tant mal fait, c'est incroyable... 
Je sais qu'être parent, ça s'apprend.
Mais visiblement, tu as séché les cours un nombre incalculable de fois. 
Et tu n'as toujours pas compris qu'entre nous deux, il y a l'irrécupérable.

Premier été après l’expéditif divorce, je pars avec mes frères et lui en vacances, vague comedia dell'arte, épuisant "tout va bien".
Je me rends compte qu'être mal à l'aise avec lui, ce n'est pas normal.
J'ai déjà essayé de lui dire, q'il m'aimait mal, mais il a ri. Il a ri, disant "Dis, t'es mal grattée aujourd'hui !"
Il me connaît tellement mal qu'il ne sait même pas que je suis un labrador, d'humeur joyeuse égale, que jamais on ne m'a reprochée une mauvaise humeur.
Je passe mon temps à m'excuser auprès d'inconnus pour son comportement colérique.
Je nettoie même pendant cette mascarade estivale son ivrognerie dans les toilettes en priant pour que mes frères ne comprennent pas.
Et un jour.
Dans la voiture.
Mon téléphone qui sonne.
L'annonce insupportable.
Une route. Trois ados. Fin.
Je fonds en larmes.
"Ils sont morts"
Je regarde le paysage qui défile.
Mais je surprends ta réaction. 
Tu as secoué la tête. 
PUTAIN DE MERDE, tu as secoué la tête !
Douze ans plus tard, l'envie de te la défoncer, ta tête. 
Préparer tous les mots cruels que j'ai construit en moi, et te les livrer.
Et ce qui me paraît prodigieux de bêtise, c'est que tu ne t'arrêtes pas.
L'abominable maladresse.

Au fil des heures, les cérémonies s'organisent.
Je veux partir, prendre un train. Je choisis mes mots et la maturité qui s'est imposée à moi face à sa personnalité étouffante. Je lui annonce que j'aimerai y aller, être là-bas me paraît essentiel, et.
Et.
De l'écrire, là, encore maintenant, je suis étourdie devant une telle bêtise.
Tu as refusé. 
PUTAIN DE MERDE, tu as refusé !
Un bref mais cruel "Non".
Fin de la discussion qui n'en a pas été une.
Je me souviens que je suis allée m'allonger sur mon lit et que j'ai senti des gravillons dans mon ventre.
Depuis quelques années, j'essaie de me persuader que c'était pour faire en sorte que ce simulacre d'entente cordiale fonctionne encore.
Mais.
Tant de choses se sont défaites en moi après ça.
Tu n'as même pas été foutu de me prendre contre toi, de me dire que tu étais désolé, tu. Tu as tellement merdé, mais tellement... Si tu savais, tu serais en train de te cacher dans le maquis corse, dévasté par la honte et fuyant les représailles.
J'ai du m'exiler sur la plage pour pleurer, faire semblant que cet épisode n'ait jamais existé pour ne pas faire de vagues dans ce simulacre de vacances familiales. 
J'ai envisagé de partir en stop, de me tirer jusqu'à la gare.
Et je n'ai rien fait.
Ton éternel otage.

J'ai levé les yeux au ciel à chaque fois que je voyais un père, persuadée que l'amour que le mien m'a donné, c'était la paternité.
J'ai mis des heures et des heures de train entre ma petite ville, mes amis d'enfance atomisés et moi. J'y ai perdu mes frères et mes années lycée.
J'ai attendu le fiasco d'amours innocents, ignorant encore qu'on n'hérite pas des erreurs conjugales de ses parents, et que mon père, ce n'est pas la masculinité.
J'ai laissé dans mon téléphone son identité au froid clinique, prénom et nom. Je n'ai pas dit "papa" depuis des années. Des années. L'écrire, c'est mon nez qui se fronce et mon envie d'effacer cette phrase.
Encore maintenant, tu déverses de petites bassesses sur moi qui me reviennent aux oreilles. Parce que tout se sait. Evidemment. 
Mais j'ai d'autres combats à mener, il faut que je m'économise.
Je dois serrer très fort la main à ce jour dans le bus où T. voulait graver en moi la confiance. "Ne crois rien de lui. Ce n'est pas toi, tout ça, ce qu'il dit."
J'ai perdu cet homme et tu ne le sauras jamais. 
Mais tu aurais tout gâché de toutes façons, et je refuse que tu me le prennes. 
Ni lui, ni mon deuil.
Salis le reste, mais ni lui, ni mon deuil.



Je pourrais essayer de réparer ça.
Mais je sais que tout se renversera sur moi, me nappera d'une culpabilité effroyable.
Je serai de nouveau persuadée que c'est de ma faute. Que je suis trop émotive, sensible et stupide, que je n'ai aucune légitimité à recevoir de l'amour.



"Il sait dire que..."
Points de suspension.
Silence.


Suspension.

Silence.

2 commentaires:

  1. Poignant et tellement dur.

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    1. Colère en infusion, affligeante cause perdue.

      (Merci, ces quelques mots dessinent en moi la certitude que tout ça n'est pas vain

      <3)

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