samedi 31 mars 2018

Au bout du fil

Je n'aime pas trop téléphoner.
Je ne sais pas tellement pourquoi.
Il y a une poignée de gens à qui j'adore parler au téléphone et d'autres dont j'esquive les appels, de vagues connaissances dont je ne maîtrise encore pas tous les codes.
Voilà, c'est dit.
Mes excuses aux concernés.

Je pense que c'est parce que je ne peux pas voir leurs visages.
J'accorde tellement d'importance aux mots et aux images que c'est compliqué de me fier seulement à leur voix et leurs mots en pantin.

Une fois ce constat établi, vous comprenez bien que les démarches administratives qui nécessitent un coup de fil...
J'ai même payé pendant quelques mois un surplus incompréhensible à ma mutuelle pour ne pas avoir à les appeler.
On en est là, oui.

Hier matin, il y a eu l'épreuve force 5 : appeler la CAF.
Je me suis échauffée. J'ai pris soin d'être dans de bonnes dispositions.
J'ai bu un thé avant, fait un pipi de sécurité comme avant de partir en expédition, remis un coup de blush, rajusté mes chaussettes et terminé ma to do list.
Aucune distraction. Aucune échappatoire.
J'ai écris une amorce d'appel sur un post-it orange.
On en est là, oui.

Et malgré les premiers mots griffonnés...
Le trac en tapant des numéros, en sélectionnant des rubriques.

M'excuser platement une fois mon interlocuteur en ligne. Alors que c'est son travail, de répondre à ma petite question.
Sourire béatement en essayant de tout faire pour qu'à l'autre bout du fil, il entende que je l'estime.
Alors je suis là, devant la fenêtre, avec une tête de ravie de la crèche.
Vous croyez que ça s'arrête là ?
Voyons...

Mon tic étrange au téléphone, celui qui fait rire les copains, les afflige parfois un peu.
Je me mets sur un pied. Flamant rose connecté.
Peut-être que mon inconscient cherche à faire de mon corps une antenne.
Ou seulement à concentrer mon malaise social dans une seule partie de mon corps.
Vous croyez que ça s'arrête là ?
Voyons...

Pied que je pose et retire du radiateur.
Bord du tapis que je lisse de mes orteils.
Faire des squats en me trémoussant, pour voir si j'ai toujours mal au dos (ouais, encore un peu).
Loucher vite devant le miroir pour voir si je peux faire l'effet Boomerang d'Instagram.


Et la conclusion, une fois le téléphone raccroché : je ne suis pas adaptée à la vie terrestre.

Et j'ai oublié 25% de la conversation.

vendredi 30 mars 2018

Comme une meuf

"Alors, on joue comme une meuf !"
Un inconnu dans un magasin alors que je joue de la batterie en pestant un peu. Je viens de faire tomber une baguette et essaie de me souvenir d'un truc d'Interpol. 
B. joue de la guitare, assis sur un tabouret.
Il abandonne sa concentration.
Nos regards se croisent.
Sourire de celui qui lâche un chien hargneux. 
Il le regarde. 
"Je peux déjà plus rien faire pour toi, mec".

Dès les premières lettres, les premiers souffles, il a tout faux.
Il faut m'approcher en petits pas, me laisser renifler la main tendue et. 
Il faut jouer la douceur et le burlesque, l'étonnant et le subtil et. 
Il a tout faux.

Je suis la susceptible sous les mots mal rangés.
Je suis la grinçante sous les regards vulgaires. 

Jouons un peu avec la bêtise.
Parce que dans la vie, rien ne m'agace.
Sauf la banalité de la bêtise.
"Je suis une meuf.
- Ouais, mais je voulais juste dire que tu joues un peu comme une meuf.
- Avec application, tu veux dire ?"
Il rit nerveusement.
Laissez-moi m'échauffer. 
"Nan, mais je voulais dire, c'est drôle, parce que peu de meufs jouent de la batterie et...
- Peut-être parce qu'on nous a répété que c'était pas un "truc de meufs", non ?
- Euh...
- Oui ?
- Ce que je veux dire, c'est que c'est pas un instrument féminin, c'est un peu un truc qui fait... Ça fait un peu..."
Mes orteils se crispent. 
Je vais le démarrer.
"Tu veux quand même pas dire que c'est un truc de lesbiennes ? C'est quoi un instrument qui représentait mon hétérosexualité... La harpe, peut-être..."
B. et le gérant de la boutique nous regardent, spectateurs autour de l'arène. 
Lui qui balbutie, moi qui jubile.
"Par contre, on est d'accord pour dire que je viens de te pourrir la gueule. Comme une meuf. A bientôt !"
Il regarde autour de lui, fait demi-tour et quitte la boutique.
Je saute sur place, mime un lâcher de micro sous les applaudissements débonnaires de mon minuscule public. 

Alors.
Laisse-moi te dire, encore une fois.
Bien que tu sois reparti rougissant et bafouillant de cette leçon, j'ai peur que le message ne soit pas bien passé. 
Je crains qu'il faille en rajouter une couche.

Voilà : je sais jouer de la batterie, me défendre, courir après le bus, consoler, construire, tout plaquer, aimer, réfléchir, me battre pour ce en quoi je crois, changer un fusible, m'insurger, réparer, m'enthousiasmer, rendre hommage, cuire des œufs à la coque, sauver, faire l'amour, porter mes courses, prendre soin de moi et des autres, chérir, jouer au foot, nager dans l'eau glacée, nourrir de terrestre et de céleste, protéger, montrer les dents, faire les gros bras, rire et faire rire, fabriquer, prendre des risques, encourager, respirer, dormir. Vivre.
Comme une meuf.
Et tu sais quoi ?
J'en suis fiere. J'en suis honorée.

Je suis fière, honorée, d'être une meuf. De ne pas me laisser envahir par la bêtise d'une poignée de mecs comme toi.
Je suis fière, honorée, d'être une meuf. De me battre pour faire les choses ni comme une femme ni comme un homme. Juste de les faire. Les faire avec le cœur, le sang et tout le reste.
Je suis fière, honorée, d'être une meuf. D'être entourée de meufs fières de ce qu'elles sont et de ce qu'elles font, de mecs fiers de ces meufs.
Je suis fière, honorée, d'être une meuf. De me battre au nom de celles pour qui être une meuf, c'est déjà perdre une bataille.
Je suis fière, honorée, d'être une meuf. 



Tu penses que c'est être un mec, ça ? 
Tu n'arrives pas à la cheville de la majorité des hommes.
Ceux qui se battent, défendent, offrent, croient. 
Ceux qui créent, construisent, changent les choses, bougent les lignes.
Ceux qui aiment. 
Les hommes, les vrais.



Et en prime, tiens-toi bien : je t'emmerde, connard.

jeudi 29 mars 2018

"Il sait dire que..."


(Il y a des dizaines de mois, ce son.
Sorti quelques semaines après l'indicible dimanche d'été.
Bande originale de quelques douches mélancoliques et d'introspections effrayantes au cœur de la nuit.)



La première fois, c'était cette histoire de cœur muet.
Illustration du bruit blanc qui bourdonnait sous mes côtes.
Je venais de traverser juillet dans la douleur, août avec une colère assassine.
Je me délestais de la folie et m'approchais de septembre avec un chagrin sans limite, agonisant face à l'évidence : il ne reviendra pas.
Sous mes paupières, comme un coup d'indélébile, l'image de l'horreur après les trois pas de T. et le départ des pompiers. Leurs visages à côté du mien, mes hurlements enfin éteints, sur le parquet. Plaquée au sol par des bras fermes. "Mathilde... Est-ce que tu as compris ce qu'il s'est passé ? Serre ma main"
Et je l'ai serrée, sa main.
A cette époque, je n'avais pas encore le réconfort de ce rêve récurrent. Je n'avais pas encore les détails infimes qui me rassurent désormais. Ni son tee-shirt bleu marine dans ma paume droite, ni la certitude de ses beautés infusées dans mon sang.
A cette époque, seulement un bourdonnement au creux du buste, un trop audible à vous rendre ivre de rage.
"Il sait dire que boum boum..."

Je commençais à comprendre que j'allais bientôt ressentir de nouvelles choses.
Que ça allait guérir.
Et je ne voulais pas.
Guérir, quel affront lui faire !
Qu'on m'assassine, qu'on me plante.
Qu'on me déchire, qu'on me lacère.
Par pitié, l'exécution en place publique.
Le bûcher, la pendaison et la lapidation, en simultané, avec la pire des cruautés.
Pour laver le sang même pas versé.



Au fil des douches mélancoliques et des introspections effrayantes au cœur de la nuit donc, beaux mots pour dire que je pleurais à m'en rendre malade assise sur l'émail et m'allongeais par terre dès que je rentrais chez moi, s'entortille autour de moi la culpabilité des points de suspension et d'une phrase inachevée.
"On m'a dit d'écouter mon père, mais il sait dire que..."

Je n'avais pas de nouvelles de lui depuis des mois.
Je ne pensais plus à lui, bien trop occupée à au moins maintenir les fonctions vitales de mon corps.
A l'heure actuelle, il ne sait toujours rien de cette longue guerre et de cette perte de tous les instants.
A l'heure actuelle, il ne connait toujours rien de moi.
Même pas mes couleurs préférés ou ce que je bois le matin.
Alors vous imaginez bien, mes combats intimes...



C'est difficilement rattrapable, une phrase inachevée et des points de suspension.
On ne peut pas faire marche arrière, reprendre où on en était ou faire comme si rien ne s'était passé.
C'est une histoire de pardon et d'indulgence, histoire que je ne veux pas encore lui écrire.
C'est une histoire d'affronts au pluriel, d'une maladresse et d'une agressivité perpétuelles.



Je me souviens d'un texto laconique un joli dimanche d'automne.
Je suis chez T., taisant mon petit chagrin et riant de bricoles. Puis je me laisse glisser dans un silence vaguement ronchon, lisant Paul Eluard dans le canapé. Exil dans le sommeil, livre sur la poitrine et sourcils froncés. A mon réveil, sur la table basse, le merveilleux post-it. "Un homme sensé serait fier, tellement fier, d'être ton père". Je suis allée dans son bureau me jeter dans ses bras. A l'oreille, sa douce conclusion : "Tu n'es pas son amour."

Je ne suis pas son amour à conditions que je ne remplis pas.
Depuis petite, la certitude que c'est difficile, de m'aimer. Que ça demande un effort.
Qu'à ses yeux, je suis moyenne.
Pas assez brillante, pas assez affectueuse, pas assez belle, pas assez sociable, pas assez mince, pas assez populaire. La liste est longue, la course pour lui échapper aussi.
Je ne suis pas son amour à conditions que mes petits frères ont.
J'ai longtemps été jalouse.
Mais je suis désormais certaine que c'est loin d'être si doux, de ce côté de la frontière.

A seize ans, j'ai rattrapé ses erreurs, jusqu'à l'abominable maladresse.
J'ai gardé le secret de sa liaison, en otage au milieu d'une famille en plein vent.
Je m'occupais de mes frères, vaguement.
J'espérais de toutes mes forces, "pourvu qu'ils aillent à peu près"
Je surveillais ma mère depuis le bord du terrain.
Je me demandais comment lui dire "Mange Maman, s'il te plaît, mange avec nous"
Je baissais la tête devant ses yeux rouges.
Je ne savais pas faire ça, soutenir.
Et c'est normal, à seize ans, de ne pas savoir comment sauver sa maman.
Alors la nuit, je montais sur la pointe des pieds.
Escalier grinçant, ma gentille chienne sur les talons.
Et j'allais vérifier si elle était vivante.
J'attendais à la porte et dressais l'oreille, le ventre noué.
J'avais peur que ma mère ne meurt.

Là, j'aimerai l'appeler, lui.
Lui crier.
Tu as créé la majorité de mes névroses. 
Ton insulte acide, ton regard dur, ton exigence impitoyable. 
C'est impardonnable, ce que tu m'as fait. 
Tu as construit un désastre émotionnel. 
Et le pire, c'est que tu as recommencé. 
Tu as recommencé, et tu ne le sais même pas. 
Tu as tant mal fait, c'est incroyable... 
Je sais qu'être parent, ça s'apprend.
Mais visiblement, tu as séché les cours un nombre incalculable de fois. 
Et tu n'as toujours pas compris qu'entre nous deux, il y a l'irrécupérable.

Premier été après l’expéditif divorce, je pars avec mes frères et lui en vacances, vague comedia dell'arte, épuisant "tout va bien".
Je me rends compte qu'être mal à l'aise avec lui, ce n'est pas normal.
J'ai déjà essayé de lui dire, q'il m'aimait mal, mais il a ri. Il a ri, disant "Dis, t'es mal grattée aujourd'hui !"
Il me connaît tellement mal qu'il ne sait même pas que je suis un labrador, d'humeur joyeuse égale, que jamais on ne m'a reprochée une mauvaise humeur.
Je passe mon temps à m'excuser auprès d'inconnus pour son comportement colérique.
Je nettoie même pendant cette mascarade estivale son ivrognerie dans les toilettes en priant pour que mes frères ne comprennent pas.
Et un jour.
Dans la voiture.
Mon téléphone qui sonne.
L'annonce insupportable.
Une route. Trois ados. Fin.
Je fonds en larmes.
"Ils sont morts"
Je regarde le paysage qui défile.
Mais je surprends ta réaction. 
Tu as secoué la tête. 
PUTAIN DE MERDE, tu as secoué la tête !
Douze ans plus tard, l'envie de te la défoncer, ta tête. 
Préparer tous les mots cruels que j'ai construit en moi, et te les livrer.
Et ce qui me paraît prodigieux de bêtise, c'est que tu ne t'arrêtes pas.
L'abominable maladresse.

Au fil des heures, les cérémonies s'organisent.
Je veux partir, prendre un train. Je choisis mes mots et la maturité qui s'est imposée à moi face à sa personnalité étouffante. Je lui annonce que j'aimerai y aller, être là-bas me paraît essentiel, et.
Et.
De l'écrire, là, encore maintenant, je suis étourdie devant une telle bêtise.
Tu as refusé. 
PUTAIN DE MERDE, tu as refusé !
Un bref mais cruel "Non".
Fin de la discussion qui n'en a pas été une.
Je me souviens que je suis allée m'allonger sur mon lit et que j'ai senti des gravillons dans mon ventre.
Depuis quelques années, j'essaie de me persuader que c'était pour faire en sorte que ce simulacre d'entente cordiale fonctionne encore.
Mais.
Tant de choses se sont défaites en moi après ça.
Tu n'as même pas été foutu de me prendre contre toi, de me dire que tu étais désolé, tu. Tu as tellement merdé, mais tellement... Si tu savais, tu serais en train de te cacher dans le maquis corse, dévasté par la honte et fuyant les représailles.
J'ai du m'exiler sur la plage pour pleurer, faire semblant que cet épisode n'ait jamais existé pour ne pas faire de vagues dans ce simulacre de vacances familiales. 
J'ai envisagé de partir en stop, de me tirer jusqu'à la gare.
Et je n'ai rien fait.
Ton éternel otage.

J'ai levé les yeux au ciel à chaque fois que je voyais un père, persuadée que l'amour que le mien m'a donné, c'était la paternité.
J'ai mis des heures et des heures de train entre ma petite ville, mes amis d'enfance atomisés et moi. J'y ai perdu mes frères et mes années lycée.
J'ai attendu le fiasco d'amours innocents, ignorant encore qu'on n'hérite pas des erreurs conjugales de ses parents, et que mon père, ce n'est pas la masculinité.
J'ai laissé dans mon téléphone son identité au froid clinique, prénom et nom. Je n'ai pas dit "papa" depuis des années. Des années. L'écrire, c'est mon nez qui se fronce et mon envie d'effacer cette phrase.
Encore maintenant, tu déverses de petites bassesses sur moi qui me reviennent aux oreilles. Parce que tout se sait. Evidemment. 
Mais j'ai d'autres combats à mener, il faut que je m'économise.
Je dois serrer très fort la main à ce jour dans le bus où T. voulait graver en moi la confiance. "Ne crois rien de lui. Ce n'est pas toi, tout ça, ce qu'il dit."
J'ai perdu cet homme et tu ne le sauras jamais. 
Mais tu aurais tout gâché de toutes façons, et je refuse que tu me le prennes. 
Ni lui, ni mon deuil.
Salis le reste, mais ni lui, ni mon deuil.



Je pourrais essayer de réparer ça.
Mais je sais que tout se renversera sur moi, me nappera d'une culpabilité effroyable.
Je serai de nouveau persuadée que c'est de ma faute. Que je suis trop émotive, sensible et stupide, que je n'ai aucune légitimité à recevoir de l'amour.



"Il sait dire que..."
Points de suspension.
Silence.


Suspension.

Silence.

mercredi 28 mars 2018

Recommencer

Et dans ta nuit, sous mes paupières fermées, le délire
Entre deux soupirs, me soustraire à la raison.
Détruire des jours, tronçonner un été,
Et puis peut-être tout recommencer.

Remonter des couloirs, des escalators et des torrents asséchés
Et les dents serrées, serrées, serrées, te laisser m'échapper.
Traverser des zones commerciales et espérer enfin ce sable
Et puis peut-être tout recommencer.

Dans cet amour maintenant clandestin, te regarder te pencher
Me bénir et absoudre mes heures déchirées.
Me sourire en léger dommage, espérer notre orage.
Et puis peut-être tout recommencer.

Revenir au calme, à la douleur atténuée
A la sérénité, la ténacité, aux manches retroussées.
Des mots à faire, défaire et assembler
Te laisser rester, ton sépia et pointillés.

Et dans ta nuit, sous mes paupières fermées, le délire
Entre mes draps, le chagrin et la colère en perfidie.
Se dessine sous la Lune la certitude :
Evidemment, je vais tout recommencer.

mardi 27 mars 2018

Ça ne suffira pas...

Tout a changé après ça.
Tout.
Pas après son coup de théâtre, bizarrement.
C'était plutôt après ces quelques jours de...
C'est une autre histoire, ça.

Tout a changé.
Mon squelette, mon sang et mon ADN.
Mes pupilles, mes respirations et mon empreinte digitale.
J'ai exploré et je n'ai toujours pas tout compris.
Rage terrorisante et sortir de la vase.
Plongée dans les abîmes et se laisser couler, étouffée par les algues.
Nier l'évidence et marcher dans le domaine de l'ombre.

On ne fait pas son deuil.
On se débat d'abord.
On se noie beaucoup.
On aimerait en mourir, évidemment.
On hurle que c'est injuste, que cette blessure ne soit pas mortelle. Ce serait tellement plus logique, d'en crever.
On ne comprend pas, parce que personne ne comprend. La mort est universelle, pas son appréhension.
On voudra crever les yeux à ceux qui diront "il est mieux là où il est".

Je pourrais utiliser tous mes mots, les quelques langues que je parle et y dédier mes journées.
Mais ça ne suffira pas.
Ça ne suffira jamais.



C'est comme voir une partie de son ombre arrachée.
C'est bizarre, mais on va vivre avec ce sans.

Un jour, il est partout et je pars en cavale.
Un jour, il me fuit et je le traque.
Un jour, je souris un baiser, son odeur et son rire à lui.
Un jour, je pleure un baiser, son odeur et son rire à lui.
Chaque jour, chaque jour, chaque jour et chaque jour.
A la frontière.
Trois pas entre nous.

Et sa main, tendue vers moi.
Encore maintenant.

lundi 26 mars 2018

Odeurs de métal

Parfois, je suis là.
Devant ce bâtiment, zone du temps qui s’égrène sous la contrainte.
Je prends un instant pour faire la transition.
"Tu sais pourquoi tu le fais. Alors vas-y. Donne tout et plus"
Je prends un instant pour me glisser du monde civil au monde pénitencier.

Je me retrouve devant des femmes et la détention.
Je me retrouve devant ces corps habités et oubliés.
Parce qu'ici, ils ont déjà à peine la place.
Parce qu'ici, la douceur n'existe pas.

Nous sommes face à face.
Debout.
Tapis de yoga et pieds nus.
Instant de silence avant la musique et le mouvement.
Je prends le temps de les regarder.
Dans les yeux.
Chacune.
Ma façon de leur montrer que ce que j'ai de plus profond en moi reconnait ce qu'il y a de plus profond en elles, définition floue du célèbre et moqué "Namaste".
Ma façon de leur montrer que chacune existe à mes yeux.
Je prends sur moi, je puise dans mon courage.
Parce que ce n'est pas évident, de regarder les gens dans les yeux.
J'ai toujours peur qu'on découvre dans mes pupilles des territoires hostiles.

Et ma voix se fait garde-fou.
Encore plus grave.
Ondes d'une ligne de basse, bercement de l'enfant terrible, apaisement de l'animal emporté.
Et mon corps se fait guide.
Mes mains ajustent des postures, lissent des colonnes vertébrales, appuient sur des épaules, délient des mains.

Une heure.
Nous respirons à l'unisson.
Une heure.
Parfois, des barrages qui se rompent et une femme en larmes.
Mais je continue.
Et glisse jusqu'à elle.
La boîte de mouchoirs à la main.
Je pose ma paume sur elle.
Une, deux, trois secondes.

Et à la fin, l'abandon.
La posture finale, le repos, le refuge, l'intime.
Longtemps.
Laisser la pratique infuser dans nos muscles.
Laisser l'instant nous enseigner.

Et quand je repars.
Sur le trottoir, conclure.
Je le fais pour lui. G., connu quelques mois pendant mon adolescence. G., 20 ans, qui s'est pendu dans sa cellule un matin de Noël. G., ma colère, mon empathie, ma révolte dans les débats stériles et une partie de ma vie.
Je le fais pour ces hommes. Les corps dans des cellules trop petites, les humiliations des surveillants qui me scandalisent, les hurlements aux fenêtres, la violence qui palpite.
Je le fais pour ces femmes. Les corps qu'on oublie, l'incertitude comme une encre au creux d'un jour, les enfants laissés parfois derrière, la hargne dans la cour.

Je mets quelques heures à me remettre.
De ces bruits.
Avant, je pensais qu'une prison était silencieuse.
Je mets quelques heures à me remettre.
Derrière mes dents, un goût d'immobile.

Je prends le bus, et garde en moi ces odeurs de métal.

dimanche 25 mars 2018

Un dimanche d'été


Pour vous raconter T., il faut que je vous raconte ce dimanche d'été. C'est ce que j'ai compris au moment de penser ce texte. L'évidence s'est imposée à moi dans la nuit. J'ai fui un peu, je ne voulais pas. Je ne sais toujours pas comment. Je dois courir après mes non-dits, mes pieds nus sur le sol si lisse du balcon, un paquet de tabac et son air concentré au-dessus d'une console.

Ce constat a figé quelques heures et les muscles de mon dos. J'ai laissé les heures filer au-dessus du papier, j'ai cherché mes mots, oublié les belles phrases. J'ai redécouvert les chansons que nous écoutions, je suis passée dans une rue qui sentait un baiser chaud, chaud comme un juillet.
Ce constat, c'est moi qui réalise que quand je me suis retrouvée sur la table de l'ostéopathe après lui, c'était aussi un mardi.
Ce constat, c'est moi qui retrouve dans l'entrée un petit coquillage ramassé la veille de l'horreur.
Ce constat, c'est moi qui comprend enfin que je suis la dernière personne à qui il a parlé.
Ce constat, c'est moi qui découvre que le dernier instant qu'il a vécu, c'était nous deux, sur son balcon.
J'ai cru qu'enfin, il m'obéissait. Qu'il était revenu me hanter, douleur et petit coquillage sur le paillasson. Je lui avais murmuré, au-dessus du marbre. Dents serrées, naissance de la colère. « Par pitié, reviens. Hante-moi ».

J'ai dessiné avec quelques mots radins ce jour, dans un carnet à petites fleurs. Des mots qui ne font que caresser ces heures. Des mots qui ne font qu'évoquer le fracas. Ce n'était pas encore son absence, ce soir-là. C'était son coup de théâtre.



Il est à peine 8 heures.
Je me réveille du sommeil du juste.
La veille, nous étions à Saint-Malo. J'avais trouvé de minuscules coquillages. Nous avions ratissé le sable à la recherche de trésors. Bois poli, petits bouts de verre et sourires en château de sable. Je ramassais surtout des déchets en rouspétant. B. marchait un peu devant, nouvelles encres sous son tee-shirt. T. et P. discutaient avec des filles, en voyous de bord de mer. T. marchait à côté de moi, on parlait d'un documentaire, « Austin to Boston ». On s'extasiait des images, de la lumière et de la musique, nous nous rappelions nos derniers concerts. Il se roulait une cigarette, filtre au coin des lèvres. Ses yeux qui voyagent de ma bouche à ses mains. Je pousse du pied une bouteille en plastique et râle encore. Je m’accroupis, ramasse l'objet du délit. Me redresse et trouve sur le chemin un baiser contre ma tempe et sa voix. « Mon insurgée ». Il y avait deux petits anglais adorables qui faisaient des constructions. On leur a fabriqué une immense voiture, ils sautillaient de grand bonheur autour de nous. A l'heure actuelle, quelque part dans le Devon, il y a une photo. Deux enfants dans une voiture en sable, cinq héros qui se pensaient encore sans faille. La famille, les intrépides. T. avait posé son bras autour de mes épaules, me prenait contre lui. Je me souviens, la mèche de cheveux qui barrait mon visage, le sac à mes pieds sur le sable humide. P. et T. faisaient les gros bras. Et B. racontait un truc aux petits, hilares.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Je portais sous ma tunique en lin le maillot de bain si vintage et si précieux, celui importé à prix d'or des États-Unis. Je me souviens de mon visage tiède dans les rues bondées. Je cherchais cette librairie que j'aimais bien. J'avais à la main deux cartes postales, une pour ma mère, une pour moi. Parce qu'à chaque fois que je file prendre l'air, même quelques heures, j'envoie du courrier. Pour ma mère et pour moi. Avec un joli timbre, quelques mots pour décrire un détail. Ce jour-là, j'écrirai le trois de trèfle trouvé par terre et le magasin vaguement indien.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Comme tous les étés, nous avions mis un temps infini à nous garer. On avait tourné, tourné et tourné encore. Je regardais les familles manger des glaces, j'écoutais la musique que j'avais fermement imposé. C'était The Velvet Underground, jambes bronzées, parents qui soupirent, enfants qui pleurent, chiens qui reniflent.
La veille, nous étions à Saint-Malo. Nous avions bu des verres à une terrasse envahie. Un femme chantait Piaf. Sous mes lunettes de soleil, je regardais la foule, notais les invisibles. La petite fille qui n'a plus qu'une sandale. Le labrador noir qui mâche un mouchoir. Les vieillards sur le banc, dans la même posture. La crêpe qu'un ado fait tomber sur le trottoir. Odeurs de chocolat, de sable, de crème solaire et d'embruns.


La veille, nous étions.




Il est à peine 8 heures.
Je me réveille du sommeil du juste.
Ma tête sur son oreiller, une mèche de cheveux me chatouille. Je n'ai jamais compris pourquoi il avait deux oreillers dans son lit alors que je dors dans son souffle. Je regarde ses cils. Les taches de son que le soleil a révélé. Ses joues un peu piquantes, celles qui me chatouillaient le ventre de baisers la veille. Ses petits cheveux qui tombent sur son front. Son bras bronzé qui me serre. Odeurs de tabac, de la lavande que je porte au creux de mes poignets, du soleil de la veille et du jour nouveau.
La fenêtre est entrouverte, les volets à peine tirés. Mon réveil est en gris et chants d'oiseaux. Lentement, je me retourne. Jambe gauche qui se tend hors du lit, orteils qui goûtent le matin. Mes yeux au plafond, le frais de mon oreiller. Et son bras qui me serre plus fort, me rapproche de lui. « Reste-là ». Je chatouille son cou d'un petit rire. Ferme les yeux et écoute sa respiration. Ma main droite sur sa poitrine. Il le porte. Son tee-shirt bleu marine.

Je paresse un peu. J'aimerai mettre de la musique, puis je renonce. Je préfère écouter son souffle paisible et la rue déserte, ses battements et ma respiration. J'écoute les mantras sifflés dans les arbres, crée des dialogues mystiques. Je frotte mes pieds l'un contre l'autre, berceuse étrange à ça de la transe. Dans ma main droite, le tissu adouci par le temps. Un accroc minuscule au col. Comme un souvenir laissé par une épingle, blessure textile infime. Fermer les yeux, le respirer. Et encore, dans ce réveil, rester.

J'aime cet instant, ce possible à un battement de cils. A un moment donné, c'était loin d'être facile. J'étais dans les ombres les plus pressantes de la dépression, en larmes avant même la conscience. Le grattement du suicide se logeait en moi sous la couette. C'était terriblement éprouvant comme période. Je me souviens avoir réalisé qu'un truc clochait quand j'ai calculé que j'y pensais chaque heure. Un matin sous la douche, l'état des lieux : depuis mon réveil, j'y avais pensé sept fois. J'étais exténuée et rompue par le secret. Un secret qui envahira un matin d'automne.
A cette époque des torrents, T. me prenait dans ses bras et me murmurait qu'il ne me promettait pas que ça irait, juste qu'il était là. Il était là. Et mes larmes, glissements de terrain dans son cou, sur son oreiller, dans mes journées. Je n'arrivais pas à aller jusqu'à lui. Il me serrait fort, si fort, que je pouvais presque passer à travers son corps. Mais rien, marée galopante.
Puis il y a eu le retour. Ma plomberie réparée, ma vie sauvée. Je ne pleurais plus, domination du mal et sous la langue le goût de la victoire. Doucement, à pas de loup, le possible s'est installé tout prêt, à un battement de moi.
J'aime ce réveil, son battement de cils et nos possibles. C'est un de ces matins luxueux sans choix entre café et thé, cet album et un autre, c'est un matin baiser dans le cou et salon ouvert sur l'été. Je regarde cette promesse en forme de fossettes, l'écoute comme on s'abandonne à la caresse.

T., c'était mon merveilleux luxe.
Je le paie un peu, maintenant.
Mais c'était un luxe, un tel luxe...



Je me souviens du café sur le balcon, le chien du voisin qui courrait sur le parking, mes pieds nus sur le sol si lisse, si lisse. Tellement lisse, une résine sur mesure pour les orteils vagabonds.
Il y avait deux pies qui sautillaient autour d'un buisson, mon bol ébréché et une odeur de pain grillé.
Je me souviens de la salle de bain, les petits carreaux du carrelage. Il m'avait acheté un dentifrice pour enfants parce qu'il y avait de minuscules paillettes dedans. Et j'avais aimé me le raconter, à Super U, observer le tube et se dire que c'était pour moi, évidemment. Dans son panier de courses de mec, l'incongru dentifrice goût bubble gum.
Le rideau de douche se collaient à moi, il riait dans la cuisine de m'entendre invectiver le malotru.
J'admirais le pragmatisme masculin, son « un shampooing-un gel douche », pendant que je fouillais parmi mes flacons de chimie pour cheveux, mes trucs qui grattent la peau, la polit et l'enveloppe.

Je me souviens de mon départ, baiser précipité dans le canapé. Pressée d'aller traîner dans les heures lentes en solitaire. « On se voit ce soir, de toute façon ! ».
Ce dimanche, j'ai fait du yoga dans ma cour. Le béton était chaud sous mes mains, j'entendais la clochette du chat voisin, une voiture qui passait.
Ce dimanche, j'ai fait des choses aussi importantes que vernir mes ongles de pieds, lire allongée sur le tapis, boire du thé et rêvasser en regardant les branches de mon arbre.
Ce dimanche, il m'a envoyé un texto qui m'a fait sourire en petites joies de fille dans la cuisine. Il s'occupait du son à un concert dans un parc, il était ronchon. « Viens me sauver ». J'ai attrapé des essentiels, de l'eau gazeuse plus si gazeuse que ça et une barquette de fruits rouges achetée la veille au marché. J'avais mangé déjà toutes les mûres, il restait quelques fraises et plein de framboises. Parce que les framboises, ça se garde en dernier, comme une récompense. J'ai attrapé un vélo place Hoche, sac et butin dans le panier. Je me souviens que je pédalais en chantonnant Moriarty. J'écoutais le bruit des roues sur la chaussée. Je me suis arrêtée pour enlever mes sandales, elles m'empêchaient de rouler vite vite jusqu'à lui. Quand j'attendais aux feux, je sentais le bitume chaud et redressais mes lunettes de soleil. Je cherchais un peu mon chemin, puis je me suis rappelée que c'était dans le parc où j'allais regarder les canards et lire des BD sous un saule.
Dans ce parc, lui. Sourcils froncés sous une petite tente blanche. Debout au-dessus d'une collection de boutons. Il rit brièvement, dit un truc au mec qui bosse avec lui. Si j'avais su, j'aurai absolument tout gravé en moi, bien plus profondément. Ce serait devenu un chromosome, une essence de mon ADN.
Dans ce parc, nous. Côte à côte sous une petite tente blanche. « Il sert à quoi ce bouton-là ? », « A me permettre de te dire pour la centième fois de ne toucher à rien ». Si j'avais su, j'aurai absolu tout gravé en moi, bien plus profondément. Ce serait devenu un détail de mon ombre, un dégradé dans ma pupille.



Ce soir-là, nous étions la famille. Un vinyle dans l'appartement de T., du tabac sur la table basse, mes plantes de pieds un peu sales, des bras tièdes, quelques bières, une blague de P., le tatouage révélé de B.



Ce soir-là, nous étions.

Sur le balcon.

Mes mains sur la rambarde.

Je regarde le ciel se diluer.

Lui, qui se glisse à côté.

A gauche, il est là.
Juste là.

Son épaule contre la mienne, sourire en coin.
Sur la pointe des pieds, mon baiser sur sa joue.
Sourire en coin qui se mue en un bref rire.
Sa main qui caresse mes doigts.

Il s'accoude à un fourmillement de moi, regarde devant lui.

On ne parle pas, on se dit tout.
Entre nos corps, des petits trépignements en forme de baisers nocturnes qu'on se promet.

On regarde le vol des oiseaux.
Nuages un peu roses, vent qui sent la terre chaude.
Un nouveau vinyle qui berce le salon, les voix qui voyagent dans l'appartement.

« Je vais chercher mes clopes »
« Ok »

Je le regarde quitter le balcon.

Son dos, sa nuque, ses coudes.

Un pas.

Pied gauche qui descend la petite marche de la porte-fenêtre.

Deux pas.

Je l'aime.

Trois pas.



Son coup de théâtre.

Son ombre dans ma voix #2

J'ai eu envie de croire aux fantômes, cette semaine.

Lundi, j'écris la fouille appliquée d'une plage malouine.
Quelques heures plus tard, sur le paillasson, il est là.
Petit coquillage abandonné.
J'avais fait du tri dans ma boîte à trésors et il a échappé au passage du petit sac à la jolie malette.
Il a passé des mois dans l'ombre et le revoilà.
Ce soir-là.

Mardi, je me retrouve chez l’ostéopathe, rompue de douleur.
Et je réalise alors, en me déshabillant, que oui, c'était bien un mardi.
Quand mon dos s'est tétanisé, après son coup de théâtre, c'était bien un mardi.



J'ai compris la somatisation, cette semaine.
Le corps épuisé, des bleus étranges sur mes mains.
Des brûlures d'estomac et une sciatique.
Frilosité et bâillements sans fin.

J'ai compris la remise en question, cette semaine.
Le nombre de lecteurs qui passe d'un extrême à l'autre, le doute sur la créativité.
S'acharner tout de même, sacrifier des heures et des heures à ce travail laborieux.
Remettre en question tous les projets que je construis, me questionner toute la journée.

J'ai compris le sacrifice, cette semaine.
Celui des heures de sommeil, des certitudes.
Sortir du travail et me replonger dans mes notes.
Annuler un apéro parce que je dois travailler.



Il a été difficile de trouver du plaisir, cette semaine.
Mais vous savez quoi ?
Je recommencerai.
En traînant les pieds, mais je recommencerai.
Parce que nous sommes maintenant dimanche.
Et je n'ai pas renoncé.


Je recommencerai.
Je n'ai pas renoncé.

Je recommencerai.
Et inlassablement, des mercis que je vous broderai.

samedi 24 mars 2018

Une échappée

Couche-tard, lève-tôt.
Des heures de sommeil grignotées par les mots.

Alors dans la journée, une échappée.

Une tasse de thé à côté, sous un plaid et en chaussettes, l'échappée.
Allongée dans le petit canapé, au milieu d'un travail à achever, l'échappée.
Quelques dizaines de minutes loin, si loin, l'échappée.
De la musique, en tout bas tout bas, si bas si bas.
Royaume d'une retirée, couronne de coussin et terres du moelleux.

Mon souffle qui s'apaise.
Effacer les mots, enfin, les doutes et les remises en question.
Effacer les échéances, enfin, les balbutiements et les hésitations.
Effacer le sacrifice des heures de sommeil, enfin, les toujours plus et les pas assez.

Mon souffle qui s'apaise.
Et pendant ce temps, collecter de nouveaux mots. Ceux que je découvrirai plus tard.
Dessiner de nouvelles météos. Celles que j'explorerai plus tard.
Créer de nouveaux territoires. Ceux que je conquerrai plus tard.
Plus tard, à mon réveil.



Pour le moment, une échappée.

vendredi 23 mars 2018

Sans munitions

Sans munitions.
Démunie.

Voilà.

Parce que je ne sais pas.

J'écris sur la stabilité émotionnelle, T., le deuil, la mort, le suicide, les renaissances, le long cheminement, la recherche de l'équilibre, la confiance, la santé mentale, l'amour inconditionnel, la parentalité, les liens filiaux, mon clan, ma bande, les soirées en Y, les jours lumineux, la vallée des ombres, les nouveaux élans, les.

Et je ne sais pas.




A cette seconde, je ne sais pas vers quoi me tourner.


A cette seconde, tous les livres lus, tous les textes écrits, toutes les conversations stimulantes, toutes les chansons écoutées, n'ont laissé aucun enseignement.




Rien.




Terre dévastée.

Refuge perdu.




A cette seconde.
Je me désole.
Un peu.
Parce que quand je ne trouve pas les mots, les vagues arrivent, les ombres guettent, le règne de la terreur commence.
Parce que quand je ne trouve pas les mots, je n'ai pas les armes.
Parce que quand je ne trouve pas les mots, je me perds de vue.

Peut-être que je suis déjà en train de les construire, mes mots.
Peut-être que je suis déjà en train de me fournir un arsenal de guerre.
Peu-être que je dois juste m'accorder du temps.
Peut-être que je dois...

Non.
Décidément.
Je ne sais pas.



Donnez-moi des munitions.
Et on formera un bataillon, hooligans.

jeudi 22 mars 2018

Somatiser sur un tapis multicolore

Lundi soir.
Je revis, relis et éclaire un jour sombre.
Avec comme une gêne dans les reins.

Lundi soir.
Je colle des post-it, écoute des enregistrements vocaux et ne réfléchis pas aussi vite que je voudrais.
Soudain.

Un bataillon armé se rue de mon coccyx à mes omoplates.
Juron.
Mes jambes pétrifiées.
Juron.
Mes bras tétanisés.
Juron.
Mes pieds crispés.
Juron.
Souffle coupé, bouche entrouverte, yeux exorbités.
Juron.

Manœuvre maladroite pour gagner le sol et mettre la douleur à plat.
Les yeux au plafond, je me dis que c'est certainement une très mauvaise idée, que je vais rester coincée au sol, et puis j'ai laissé la cuisine allumée, et puis j'ai un peu envie de faire pipi, et puis ce n'est pas une heure pour se bloquer le dos comme ça, et puis il faut que j'appelle un de mes gars sûrs, mais le téléphone est loin, et puis.
Trop tard.
Je suis déjà sur le tapis.
Jambes repliées sur la somatisation.

Un dos détruit en quelques heures de travail.
Technique : 7.8
Esthétique : 6.3

J'attends là.
Le temps de calmer la nausée.
Je prends mon courage à deux mains et me relève.
Juron, juron, juron, juron.
Deux comprimés et de l'arnica, rien de bien ne peut plus m'arriver.
Je quitte cette journée.

Je dors en pointillé, à peine quatre heures.
Je pars travailler en me disant que ce n'est pas ma guerre, que je dois me concentrer sur tant d'autres choses.
Une paire de moufles tombée dans l'entrée, elle attendra la guérison sur le carrelage.

Mardi matin.
Après des heures d'inconfort et une prise de sang, je retourne m'allonger sur le tapis, persuadée que ce sera ma dernière demeure.
Je n'ai presque plus de batterie, la prise est trop loin, j'ai froid, j'ai envie d'enlever mes baskets mais je ne peux pas atteindre mes pieds, j'ai un peu faim et envie de chouiner.
Un éternuement et une pétarade de jurons, encore.

J'ai repensé à l'expression "perclus de douleurs".
C'est imposé à moi l'image d'un percolateur.
J'ai amorcé un premier roulé-boulé pour prendre le chemin de la cafetière.
Juron et renoncement.
Ne plus bouger.
Alors ces acrobaties, ça m'a fait penser à la vidéo du panda roux qui joue dans la neige avec un melon. Je me suis dit que si j'étais aussi mignonne dans la vie qu'un panda roux, j'avais tout gagné.
J'ai appelé B., pour qu'il me donne le numéro de son copain ostéo.
La promesse de manipulations salvatrices entre midi et deux.
Alors ce rendez-vous, ça m'a fait penser à "Be happy" et à la scène où Sally Hawkins a elle aussi le dos bloqué et se retrouve en collants chez un kiné. Je me suis dit que si j'étais aussi mignonne dans la vie que Sally Hawkins dans ce film, j'avais tout gagné.

La douleur est si intense que j'ai mal au coeur.
La douleur est si intense que je peux à peine avaler ma salive.

Je réalise que la dernière fois que j'ai eu si mal au dos, c'était quelques semaines après le coup de théâtre de T.
Alors oui, le corps a une mémoire.
J'étais rue Poullain Duparc.
Je ne pouvais plus bouger.
J'appelle B. qui accourt. Evidemment.
Après, ça a été de minuscules, minuscules pas sur le trottoir.
Mon sac à son épaule, son bras qui soutient le mien.
Son pouce qui dessine des ronds apaisants sur ma peau.
Mes joues ravagées de larmes.
Des cris de douleurs qui se répercutent contre les murs de la rue.
L'injection du médecin et les draps frais à 16 heures.
Le lendemain, un ostéopathe passe un doigt délicat sur mes muscles tétanisés.
"Stressée en ce moment ?"
Je me mords la lèvre.
Sens une larme dans mon œil droit.
"Vous en avez plein le dos, de la peine, là..."
Je pleure pendant toute la séance.
Il s'arrête parfois pour me tendre un mouchoir.

Nous étions un mardi.

mercredi 21 mars 2018

Avant le bruit des armes

C'est insensé.
La solitude face à cet instant, c'est insensé.

On a beau former une belle équipe, être les plus hargneux des hooligans du stade des Costières, je serai seule.
Dans cet instant.
Je serai seule.



Seule.



Il me manque les mots, pour vous écrire ce flottement.
Je vais les chercher, me rattraper à eux, à vous.
A une foule de bras levés, de mains tendues, de corps qui me rattrapent, d'étreintes que je rêve au pluriel, de mots qui consolent.
Je vais me rattraper.
Je vais essayer de faire de mon mieux.
Je vais faire de mon mieux.
Je n'ai pas le choix.

Je sens des espaces se glisser dans ce billet, buée du souffle que je perds.

Sans les beaux mots, ce sont mes soupirs dans le canapé, la peur, la peur, la peur.
Le découragement face à un combat déjà perdu.
Les ombres qui m'engloutissent.
Ma course contre le temps.
Mon demi-tour.

Espérer plus grand, plus fort, encore, encore, encore.
Espérez avec moi.

Je n'ai pas souvent ce sentiment d'injustice, cette solitude chevillée aux espoirs.
Je me suis déjà sentie abandonnée, évidemment.
Je me suis déjà abandonnée, malheureusement.
Mais là, c'est entre moi et.
Entre moi et.

Du coup, je doute.
Je doute de la force de mon courage, celui encore tapi dans mes entrailles.
Comme avant une course, j'ai besoin des encouragements.
Comme après une course un peu ratée, j'aurai besoin d'un lot de consolation. Vous préparez le panier garni ?
Je doute et se dessine sous mon front tourmenté l'instant.
Le regard entre moi et.

Le regard.
Entre moi et.
Et.

mardi 20 mars 2018

Un nuit, une frontière

Je suis un animal nocturne.
Je contemple, prends des notes, les explore, écris encore et toujours.
Je soupire, satisfaite.
Je soupire, agacée.
Quelques compagnons de route, des gobelets de café trop nombreux.
Je m'enthousiasme et me défais d'un bagage, en prépare un autre.
Paysage figé, heures qui filent, et.
Moi.
Debout.
Un entre deux temps.

Dans mon dos, la fameuse zone de confort.
Le pull en laine douce, les heures rassurantes, la langueur, les tasses de thé chaudes.
Le connu. Les habitudes presque déplorables.
Ma passivité. Laisser les jours inexplorés.
Mes excuses. Ne pas faire, parce qu'à quoi bon.
Mes incertitudes. "Ça ne marchera jamais".

Devant, à un pas.
Les projets, tellement grands que je n'ai pas osé les imaginer, le travail à fournir encore et encore.
Le tout à faire.
Les espoirs sur lesquels je ne dois pas me reposer. Parce que ce n'est pas un espoir qui crée, ce sont les heures laborieuses.
L'acharnement que je dois conquérir.
Tout donner, et plus encore.
Bien plus.

A la frontière, moi.
Seule face aux doutes, rôdeurs sournois.
Le ventre noué entre peur et excitation.
Et ces quelques mots.
Ceux que je répète parfois dans mon terrier, ivre de joie et d'angoisse.
"Je vais le faire."



Un nuit, à la frontière.
Je me suis offert la mise en danger.
Je l'ai déjà fait il y a quelques jours.
Vous avez agité un cerceau enflammé et j'ai sauté.
Agilité et adrénaline.
Publier tous les matins avec un café d'angoisse, espérer les lecteurs, guetter les retours.
Se remettre en question, toujours et éternellement.
Décliner le mot merci, collectionner les encouragements.
Et fabriquer.
Des textes et des incroyables.
De tels incroyables.


C'est le début de la semaine.
Il y a quelques jours, la nouvelle Lune.
Celle qui offre l'élan, l'impulsion.
Je suis à ça d'écrire qu'il n'y a pas de hasard.



C'est le début de la semaine.
Et je vous la souhaite, la mise en danger.
De tout mon cœur.
Il n'y a rien à perdre, tout à s'offrir.

lundi 19 mars 2018

Le bel amour

Le bel amour, c'est l'évidence qui s'est imposée à moi samedi soir.

J'étais épuisée, labourée par cette douce fatigue que l'on éprouve quand on a tout donné.
Mes mots et mes souffles, pendant cette lecture (Dois-je l'écrire encore ? Oui... Merci.)
Mes battements qui cajolent la beauté de l'instant, en retrouvant mon clan, ma bande. Ceux qui ignorent tout du grand projet.
Mes yeux qui s'extasient, devant L'Or du commun.

J'étais épuisée, donc, et emberlificotée dans des fils de jolies joies.
On se brossait les dents chez B.
Nous discutions.
Et nous nous comprenions.

Alors je me suis dit que c'était ça, le bel amour.
C'était se parler en se brossant les dents.
Et se comprendre.



Le bel amour.
C'est cette estime éternelle, le réconfort de l'amour inconditionnel.
Ce sont ces trois hommes, solides comme une certitude, émouvants comme le renouveau.
Ce sont ces trois hommes qui iraient aux Enfers pour moi. Ma garde rapprochée. Mes loups.

Le bel amour.
C'est leur révolte discrète dans la tempête. C'est leur présence, inlassables gardiens, quand je les fuis malgré tout. Je ne mets pas de mots, quelques désolations, et...
Ils savent.
Ils guettent.
Et me rattrapent.

Le bel amour.
C'est l'assurance, la confiance.
Longtemps, je me suis sentie mal aimée.
Longtemps, je me suis dit que j'aimais mal, moi aussi.
Encore maintenant, je garde quelques mots, tamise les sentiments, ceinture les promesses.
Au sein de mon clan, ma bande, ma place.
Rassurante et enviable.
Le féminin dans ce festival.
Le jeune âge que je gravis.
Je suis celle qu'on chérit et protège, qu'on borde de tendresse et qu'on arme de courage.

Le bel amour.
C'est se souvenir de T., chacun de notre côté.
Ne jamais prononcer notre deuil, et pourtant savoir.
Savoir que notre lien, notre amour, c'est aussi lui.
Entre les mains qu'on se tend.
Dans les hurlements de rire que l'on fait exploser.
Dans nos silences soudains dans la voiture.



Le bel amour.
C'est mon clan, ma bande.






Mes beaux amours.

dimanche 18 mars 2018

Son ombre dans ma voix #1 : "Y" et sa main tendue dans la nuit

J'ai longtemps essayé de trouver l'expression adéquate, celle qui dit "déchirée comme un drap de pauvre".
Avant, quand T. était encore vivant, on disait "papyrus". Une longue histoire, qui vient d'un code crié dans la nuit. A sa mort, quand les mots ont fui, l'expression s'est diluée dans les verres avalés à la va-vite, dans des soirées tricotées d'oubli et de malaise. Il a fallu apprendre à s'aimer sans lui, alors il a fallu un nouveau vocabulaire. "Y" a rejoint notre lexique depuis peu.
Tout comme "Mon clan, ma bande". Quand T. était encore là, on disait "la famille". Puis quand on s'est retrouvé tous les quatre... Il a déjà fallu se tenir la main très fort, parce que ce n'était pas évident de gérer nos douleurs, et puis. Je disais juste "les mecs", les yeux bercés de mon amour. Alors que ce n'est pas ça. C'est mon clan, ma bande. Ma seule certitude.

Je leur ai expliqué il y a quelques jours, avec pédagogie pour P., en anglais pour B. et avec souvenirs pour T. On roulait en revenant du médecin, j'étais fatiguée et j'avais envie de mordre, de cramer des bagnoles, éventrer des chiens et organiser des tournantes.
Alors ils me faisaient parler de trucs, de bidules, de machins, de choses. J'avais envie de les griffer, de leur crier d'aller bouffer leurs morts. J'ai fini par leur raconter "Y Vie", les apéros qui se referment sur nous comme des pièges, les soirées qui se déclinent en nuits. Puis l'état de dimanche dernier.
Il y a le grognement primaire sous la couette, trop tôt pour avoir décuvé, trop tard pour changer quelque chose.
"La tête encore pétée d'hier".
Il y a le frisson, la crampe, les lèvres serrées et ce vaste "pourquoi j'ai fait ça ?" qui court contre les bras crispés.
Celle qui a un verre de trop à une chance folle, j'en ai toujours sept ou huit.
Et celui qui a dit "bois de l'eau avant de te coucher" n'a certainement jamais bu que du cidre dans sa vie.

Ils ont applaudi des deux mains l'explication, et on a ri des soirées en Y, mutant en thildes et en cédilles sous des lettres inconnues.
On a chanté dans la voiture et essayé de voir ce que ça voulait dire Y pour un corps. Pour le moment, c'est buste raide et membres mélangés. La voiture quittait un peu sa trajectoire, je riais avec un nœud de peur sous les côtes, le cou tendu au ciel.
Je les ai aimé follement quand la voiture glissait d'une bande blanche à l'autre, la musique qui bourdonnait contre mes genoux, la nuque caressée de leurs rires rauques.

"Y", c'est les copains de P. insensés dans la rue, la table partagée au pub, les cigarettes que j'oublie dans la nuit, mes lentilles collées à la rétine, le canapé de chez T. encombré de corps chauds, B. qui confond les gens, les, et, HAN ET QUAND ON A, parfois.
Le lendemain, c'est heavy. On s'envoie des textos, on répond par bruits de gorge et pupilles noyées, on s'encourage. On rit beaucoup.

"Papyrus", c'est T. qui fumait en silence sur le balcon, sa douceur sans limite. Nos soirées dans les rues pavées de Rennes, les bars vibrants, les retours en vélo.
Je suis parfois désolée pour les gens à qui je parle de lui. Parce qu'ils ne l'ont pas connu.
On dit toujours des gens morts qu'ils étaient merveilleux. Mais là, juré, il était... C'était T., merde ! C'est insensé qu'un tel être ai pu exister.

C'est insensé qu'un tel être n'existe plus.

Quand on s'est rencontré, j'avais 17 ans, trois amis morts l'été d'avant, une rage contre mon père, un chagrin et une colère trop grands pour mes mots, mes veines et mes battements.
A cette époque, j'étais un peu amoureuse d'un garçon plus vieux que moi, moins que, et puis, plus, plus, et aussi un peu moins ça. Maintenant, je sais que ce n'était pas de l'amour. J'étais trop intimidée par lui pour m'approcher de la tendresse. C'était malsain. Il avait aimé mes mots avant moi, il n'aimait que l'idée qu'il se faisait de moi, et. Ce n'était pas. Voilà, ce n'était pas.
Après que notre relation se soit terminée, dans la traîtrise, les couches pour lui et la littérature pour moi, j'ai gardé T., un vague ami commun qui deviendra... Qui deviendra.
Vous sentez, combien je l'aime ? Dites-moi que oui. Je l'aime d'un amour sans fin, je ne suis plus amoureuse de lui et, mais je. Je. C'est T.
Là, j'ai envie de le pleurer. Je ferme les yeux et lui envoie un message, ok ?
"J'ai eu une image de toi, ça va".

Je crois que c'était cette nuit, cette image. Je ne sais pas, je l'ai vu en clignant des yeux sous le bleu du matin.
J'ai vu sa silhouette dans le soleil, sur la plage. Il observait les vagues. J'étais allongée sur le sable, il était à contre-jour. Il s'est penché vers moi, a dit un truc. J'ai juste vu ses lèvres bouger. Je n'entendais que le bruit de la mer, étrangement fort. Je regardais les rides qui berçaient ses yeux, son sourire en coin. J'ai déjà eu cette image, le premier hiver.
Je crois que c'était l'été après la mort de L., S. et D. C'est fou ça, mes morts sont des estivants. Même mon grand-père est mort un été.
T. et moi, on ne se connaissait pas encore vraiment. On était avec des amis sur une île bretonne, perdue au large. Il y avait déjà B., P. et T. Nous n'étions pas encore tous les cinq, nous étions des heures autonomes.
On avait marché longtemps à marée basse pour rejoindre la maison. On portait plein de choses, je me souviens que j'avais un sac immense et mes chaussures à la main.
(Je viens de sentir l'odeur de son cou, sous son oreille droite. Il porte ce tee-shirt bleu un peu vieux, mes mains sentent le tissu élimé)
On ne se parlait pas encore beaucoup. D'ailleurs, je ne crois pas que notre relation soit basée sur les mots, surtout depuis sa mort. C'était le garçon qui me regardait de loin, fumait beaucoup et ne disait pas grand chose.

Tout a commencé quand on a partagé cette chambre.
La nuit.
Mes yeux clos.
Mes jambes et le drap emmêlé.
Les lits qui grincent.
Et sa voix : "Donne ta main"
Mes cils qui s'entrouvrent.
"Mathilde".
Je me retourne vers lui.
"Donne-moi la main"
J'inspire. J'expire.
"T'es en train de pleurer".
Ma main qui glisse dans la pénombre.
La sienne tendue entre les deux lits.
Sa paume chaude.
Je serre les yeux.
Il serre mes doigts.

C'est ça, notre amour.
Sa main tendue dans la nuit. Encore maintenant.

Je crois que lui dans le soleil, c'est cet été-là.
Parfois, je me laisse croire que c'est un message.
Pour tout avouer, je ne sais pas si il a vraiment existé cet instant.
Sa façon de se retourner vers moi, et ce soleil, ça me...



Après cet été, il y a eu une vie. C'était beau. Très beau. Des baisers, des rages, des voyages, des soirées, des rires, des yeux baissés, des souffles aux petites heures et sa main toujours tendue vers moi, toujours.
Un jour, il m'a dit "je t'aime".
J'ai ri.
Tapé le digicode de mon immeuble.
Puis j'ai pleuré.
Il était derrière la porte d'entrée, et moi j'étais là, dans le couloir, en larmes.
C'était le premier à me dire ce truc trop grand pour moi.

Nous n'étions plus seulement T., B., P., T. et moi. Nous étions tous les cinq. Nous étions les heures de la nuit, les choix insensés, l'amour inconditionnel et l'estime éternelle. Nous étions.



Après quelques étés, il y a eu ma mort. C'était monstrueux.
Vraiment.
Encore maintenant, je n'arrive pas à m'expliquer comment une maladie peut créer ça. Peut créer ce... Comment un cerveau peut saboter des cellules et... Mon Dieu, c'était monstrueux !

Un matin d'automne, je suis sortie.
Il était à peine dix heures.
J'ai acheté une rallonge électrique à Super U.
Juste ça.



Juste ça.



Il faisait gris, la cour de chez moi était mouillée.
Et j'étais là.

La rallonge à la main.

J'ai regardé le mur.

J'ai déverrouillé la porte.

J'allais passer le câble au-dessus.



J'allais me pendre.



J'allais me pendre.



Peut-être que c'est sa main tendue dans la nuit, gravée en moi, qui m'a fait faire demi-tour.
J'ai pris le téléphone.
Je l'ai appelé.
Il a décroché.

"Il faut que tu viennes me chercher, s'il te plaît.               Vite".



Est-ce qu'il y a un alignement des planètes qui fait que votre vie est sauvée ?
Vous vous rendez compte ?
J'allais me pendre.
J'ai pris mon téléphone.
Et sa main tendue dans la nuit.

Après, il y a eu la médecine, mon corps drogué affalé contre eux quand on allait boire des coups, mes pupilles dilatées, mon cerveau qui se répare.
Longtemps, c'était mon secret. Ils ont juste su que je n'allais pas bien.
Puis une nuit, on parlait dans le canapé. C'était presque un an après le poids de cette rallonge au bout de mon bras.
T. a posé brièvement sa main sur mon genou plié.
Je la regarde. Sa chaleur à travers mon pyjama. Je lève les yeux vers eux. Ils m'observent en souriant.
Et je leur raconte.



Je pourrais écrire T. jusqu'à ce qu'il revienne. La famille.
Je pourrais écrire B., P. et T. jusqu'à ce qu'on soit immortels. Mon clan, ma bande.
Je pourrais écrire nos soirées Papyrus jusqu'à ce que T. reprenne sa place dans la voiture, toujours au milieu, vaguement bougon.
Je pourrais écrire nos soirées en Y jusqu'à ce que vie s'en suive.




Sa main tendue dans la nuit. Encore maintenant.



Sa main tendue dans la nuit.                                  Toujours.

Son ombre dans ma voix #1

Le grand projet.
Celui qui s'est installé en moi cette semaine.
Celui qui s'est installé dans les heures de la nuit.
Celui qui s'est installé après le carnet à petites fleurs et son souvenir entre mes mains angoissées, un mercredi soir, devant des mâles fêtards, un magicien, et le constat de mon alcoolémie avancée.

Chaque samedi, un texte lu, inédit.
En direct.
Beauté de l'éphémère.
Disparaîtra ma voix, resteront mes mots.

Chaque samedi, un texte lu, inédit.
En direct.
Beauté de l'éphémère.
S'effaçant T., restent mes mots.

Mes mots.
Les donner tous, même ceux que je n'ai pas.

Premier essai, mercredi dernier.
Raid nocturne.
Dans mon paquetage, des notes, un stylo violet, une tasse de café.
Et ma voix.
Je fais rouler les mots, glisse dans mes cils son souvenir et dessine son absence.
Je fais rouler les mots, retrouve des trésors et des vestiges.
Je fais rouler les mots, dresse l'oreille.
Il est là.
Dans cette chambre minimaliste, dans cette maison incroyable, sur cette île perdue, dans cet été si lointain.
A l'heure où j'écris ça, en ce jeudi gris que je bichonne pour célébrer le carnet à petites fleurs, un sanglot se rue dans ma gorge. 
C'est bon, vous me tenez ?
J'ai trouvé ma gorge nouée dans le quartier, le bord du précipice.
Il est là.
Dans les virgules, le choix de mes mots et la contemplation des pages éprouvées.
Dans ma voix, mes inflexions et mes silences.
Il est là.
Premier essai, mercredi dernier.
Et j'entends sa voix dans ma gorge.



Vous l'avez entendu, vous ?









Ça s'appelle "Son ombre dans ma voix".
Cette première lecture restera encore quelques heures en ligne.

On se rejoint la semaine prochaine ?

samedi 17 mars 2018

La tristesse du café soluble

Mercredi.
Au troisième étage d'un vieil immeuble, assise à une table au bois rassurant.
Carnets ouverts, encre violette, dos courbé sur des pages à jardiner.
A ma droite, la tasse.
Couleur trompeuse.
Le doute menace mes papilles.

Rien ne me rend plus triste que le café soluble.
Je crois même que je devrais arrêter de me reposer sur une tasse de cette mauvaise idée et sortir un sachet de thé de mon sac à pois. Je devrais arrêter de m'imposer cette petite angoisse avant la première gorgée, ce goût de Sopalin mouillé, cette odeur de wagon-bar.

Rien ne me rend plus dubitative que la préparation d'un café soluble.
Je ne sais absolument pas comment faire plier mes improvisations et respecter le mode d'emploi stricte scandé sur la boîte toujours massive. J'interprète, fais voyager des cuillères impatientes et verse perplexe une eau bouillante sans surprise.
C'est toujours à partir des deux premières cuillerées que toutes mes certitudes s'écroulent. Je jauge les petits grains au fond de la tasse.
J'en rajoute.
En retire.
En rajoute encore.
Je remue, espérant la révélation sur la porcelaine.
Je relis encore le mode d'emploi.
Et interprète, encore.
Parce que oui, j'interprète.
Donnez-moi des instructions, quelques secondes et je me retrouve dans une situation périlleuse, ubuesque ou affligeante, selon l'inspiration. Les avis divergent mais le résultat est le même : je crée le chaos.
Et là, dans une simple tasse.

Rien ne m'inspire autant d'images chagrines qu'une boîte de café soluble.
Par certainement la pellicule d'un film glissé dans mon bagage visuel, ça me fait penser à un matin d'ancien détenu fatigué. Assis dans une cuisine un peu froide, pieds nus sur un carrelage abîmé, il essaie de se réchauffer d'espoirs qu'il sait vains.
La boîte de café soluble sur la table en formica, le bol seul.



Oh, vous savez quoi ?
Assise au troisième étage de ce vieil immeuble, à une table au bois rassurant, je prends la décision salvatrice de me lever.
Je laisse mes mots s'évaporer dans mes carnets, à la main la tasse au goût de regrets.
Et la jette dans l'évier, l'empreinte de cette seule gorgée dans ma bouche.

La vie est trop courte pour boire du mauvais café.