mardi 20 février 2018

Après T.

Je me suis rappelée les quelques heures après sa mort.

Je me suis souvenue du corps qui s'effondre, la musique qui continue, les copains qui hurlent, les sirènes, les gyrophares, les bras du pompier qui se referment sur moi, hystérique, les jambes battant l'air, un hurlement écorchant ma gorge.
Je me suis souvenue de la douleur insensée, du corps transi sur le canapé, l'appartement vide, ma peau étouffée, mes pieds crispés dans mes baskets, le ventre tordu, les mains tremblantes, le bourdonnement dans les oreilles, le cœur au bord des lèvres, les reins tétanisés, les mots exilés.

Ce sont les dernières phrases de "Notes pour plus tard" d'OrelSan qui m'ont fait penser à ces jours.

Je me suis souvenue de cette médecine de guerre.
Caresser les cheveux de B. dans le canapé. Il se promenait entre un gouffre de colère et une mer déchaînée de chagrin.
Prendre la main de P. à un concert, quand on a vu la foule pour la première fois depuis l'horreur.
Aller chercher T., en pyjama dans un taxi, parce qu'il était ivre mort dans un bar.
On s'est sauvé la vie.

Je me suis souvenue de cette médecine de guerre.
B., qui s'assoit à côté de moi sur le bord du trottoir, embrasse mon front et me murmure qu'il est désolé, tellement désolé pour nous.
P., qui débarque chez moi avec du bourbon et des cigarettes, en escaladant le mur de la voisine.
T., qui me souffle des mots dingues au-dessus des pintes qui s'étalent sur la table du pub.
On s'est sauvé la vie.

C'est avec eux que j'ai appris à apprivoiser les chagrins des mecs.
C'est avec moi qu'ils ont appris les pleurs des veuves qui n'en sont pas vraiment.

Parfois, je repense à lui.
Ses fossettes, la drague folle, nos heures de route dans le camion pour aller voir les copains faire danser une foule battante, les matins brumeux à surfer, boire du café et frissonner dans le sable froid, nos baisers accidentels mais pas vraiment, nos baisers décidés et emportés, son appartement encombré de CD et de soirées enfumées, ses silences en pointillé, ses rires en tsunami.

Parfois, je repense à lui.
Alors je ferme les yeux et lui envoie un message.
"Tu sais, tu as été le meilleur non amoureux de toute ma vie, ça va".
"Je ne te pleure plus, ça va"
"Je ne suis plus amoureuse de toi, ça va"
"Je ne sais plus comment ton visage s'animait, ça va"
"Tu sais, ça va"
"Tu sais, ça va"
"Tu sais, ça va"
...

Je m'en voulais tellement de ne pas croire en Dieu, en la réincarnation, les fantômes et en la vie après la mort.
Je m'en voulais tellement. Je me souviens avoir murmuré après son enterrement "Viens me hanter, par pitié", les dents serrées, en colère contre l'Univers entier.

Il y a eu la première soirée après sa mort, le premier mec après sa mort, le premier été après sa mort, la première année après sa mort.
Il y a eu un après sa mort.

Il y a un après la mort.

Et c'est beau.

Il reste mon clan, ma bande (avé l'accent du Sud de VSO).
B., son inquiétude permanente pour ma petite personne, ses éternels rires à mes (mauvaises) blagues et sa patience éternelle.
P., mon partenaire de gags, ses confessions mignonnes et sa présence fidèle.
T., nos danses endiablées dans le Super U à côté de la maison, ses copines cinglées et ses cigarettes jamais bien écrasées.
Il reste mon clan, ma bande.

A l'heure où je doute et tremble un peu devant l'épreuve, à l'heure où j'attends beaucoup et espère trop, à l'heure où la peur porte une blouse blanche, ils sont là.
Mon clan, ma bande.

Hier, je les ai trouvé à la sortie de chez le médecin, appuyés contre la voiture. Ils fumaient et s'engueulaient à propos de la First League. "J'ai une putain de chance", c'est ce que mon sourire en coin brodait.
On a roulé sur la rocade en braillant Kendrick Lamar, fenêtres ouvertes, le vent secouant nos trouilles.

"Tu sais, ça va".

6 commentaires:

  1. "A l'heure où je doute et tremble un peu devant l'épreuve, à l'heure où j'attends beaucoup et espère trop, à l'heure où la peur porte une blouse blanche, ils sont là.
    Mon clan, ma bande"
    Mathilde à 12:06
    Brillant

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  2. Waw,juste waw. Première fois que j'arrive à presque pleurer ou plutôt pleurer tout simplement (mais chute je suis pas une chochotte) devant un texte bravo, continue à écrire ne t'arrête jamais !

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    1. Merci, merci, merci...
      Je suis tellement bouleversée par ce jeudi, par vous tous. C'est fou...

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  3. C'est dur d'écrire quelque chose après t'avoir lu mais j'ai le cœur qui cogne fort et l'envie de te dire merci pour tes mots
    Merci Mathilde <3

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    1. Merci, du fond du cœur, de prendre le temps de laisser un petit mot ici.
      Merci...

      Prends bien soin de toi <3

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