vendredi 23 octobre 2020

Leu

Ainsi sera le temps des loups.

On courra entre les heures, midi jour sur soie de nuit. On saura le décompte et l'ennui des heures employées vainement à suivre les ordres et les clous. On en enfoncera à chaque pas dans la ville, qu'elle se souvienne, qu'elle se souvienne nos corps et nos courses. Alors un clou , dans chaque détour et chaque terreur, un clou. Une scellée sur chaque colère, un métal sur chaque œillère et un trou dans chaque main. Il faut bien ça pour la sagesse, pour se contenter de l'ivresse du silence.

On basculera comme ça, en une petite seconde, neuf coups au clocher et contre le verrou sur la porte. Les vieux temps reviennent toujours plus vite qu'on ne le croit. On fuira les ombres et tirera les rideaux, on frissonnera sans étreintes et rêvera des feux. On cherchera dans nos bouches le mot exact, le mot perdu, les morts d'avant et d'après, on y glissera nos doigts pour prouver notre existence à la nuit. On sera, caché de tous et sans nous, sans nuages et sans pluies. Et on saura. 

On saura la bête, la bête à abattre et à sauver, la bête tapie jamais partie. 

On saura la bête en nous, la bête tant fuie. 

Ainsi sera le temps des loups.

mardi 13 octobre 2020

Mardi 13 octobre 2020, 12 heures 36.

 Je me suis réveillée bien avant la sonnerie, parce que la révolte et la contradiction : je déteste devoir mettre une alarme, alors j'angoisse et sursaute presque une heure avant le coup de clairon. Je serais bien restée longtemps sous la couette, même si il y faisait trop chaud, même si ma petite culotte avait fait dix fois le tour de ma taille et même si, même si rien du tout : j'ai sommeil et j'ai perdu ma phrase, j'ai faim et j'ai perdu une autre phrase. 

Mon appartement ressemble à un hall de gare où on aurait fait exploser un bagage abandonné. Des travaux ont nécessité délocalisation et regroupement, mais j'ai quand même du mal à justifier la présence du blender sur le bureau. L'audace, l'audace, en un mot et cent phases de mon sommeil.

lundi 12 octobre 2020

Lundi 12 octobre 2020, 14 heures 39.


J'avale des potions aux plantes et des granules aux fausses magies. Devant le miroir, je compte mes cheveux et les arrange, je regarde ma bouche et cultive le silence et la distance. Je n'ai pas grand-chose à dire alors je me tais, je n'aime pas la médiocrité des discussions badines par terreur du vide. J'ai dessiné des rêveries sur mes bras, en enfonce d'autres plus loin sous mon épiderme. Je crois que c'est bien ça, oui, c'est ça : il y a un an, je commençais à écrire mon premier roman et passais sous les aiguilles en grand baptême. Depuis, des pages et des pages, des tatouages et des tatouages, je suis un bandit sans patrie ni grammaire, parce que le silence. Le silence.

Un bandit sans patrie mais qui a un butin de guerre colossal : j'achète des livres comme on se munie d'essences précieuses. Faire société ne m'intéresse plus trop, je ne suis même pas sûre d'avoir un jour aimé ça, et puis j'ai du mal depuis le déconfinement. Tout me fatigue et m'énerve vaguement, et quand je suis trop floue je me mords et me braque sauvagement. La victime et le bandit, tout s'emmêle et c'est infini. Alors je mets deux livres de poche à mon chevet et me réchauffe des premiers froids en quittant les pages, les tatouages, les bandits, les patries, les grammaires, les silences et l'infini. Je m'endors parfois là, me réveille les doigts froids, les petites gouttes tatouées sur mes index font un verglas osseux.

Mon œil sautille et c'est comme ça que je me souviens, petites gélules et la mer contre mon palais, je pars. Pas de royaume, pas de palace, pas de navire ni de planque, pas de trésors, juste un terrier. Un terrier, Duras, plus rien derrière la virgule, plus une grammaire, plus une posologie. 

vendredi 31 juillet 2020

Comme en août

Je voulais raconter des choses, des choses sur l'été que je ne sais plus aimer, mais je ne sais plus écrire. Mon dos tiède et humide, je me romps d'un jour sans rien. 

En ce moment, j'ai peur de ne plus savoir écrire, de n'avoir jamais rien eu à raconter et que tout le monde se plante bien sur mon cas.
Encore quelques entorses, et du doute au mois d'août, je marcherais nue dans la rue en hurlant que je suis une arnaque, "Vous vous trompez, vous vous trompez !". 

dimanche 31 mai 2020

Dimanche

19 heures 01

C'est un dimanche où j'ai peu avancé sur mon manuscrit mais beaucoup sur les terres de ma colère.

Alors une récréation, comme ça, une récréation pour retrouver un sens après.
J'ai les cheveux très propres et les jambes très pâles, sous mes paupières je dessine des pivoines et du feuillage pour mes genoux, imagine déjà la douleur sur la peau comme un trophée. J'ai bu un thé brûlant puis de l'eau glacée, ce n'était pas ma meilleure idée. J'ai lu un peu Sartre, pas fait de sieste (merde) et beaucoup joué avec Verlaine Ty Miaou, l'ami qui est un chat. J'ai beaucoup suivi les infos et écouté Jok'Air, fait de super cookies chocolat-amandes (avec du chocolat noir et du chocolat blanc au lait de riz, amigos), j'ai acheté des sandales vegan et je trouve que ces mots ne ressemblent à rien de joli, mais c'est la vie d'un jour comme ça, un jour qui se vit sans exceptionnel. Je prends juste les petits riens, les garde pour moi. Je les fredonnerai sous la douche plus tard.

Il y a un homme qui fait la manche en bas de la rue, je l'ai rencontré hier. Je crois qu'on s'était déjà vu, il y a quelques années. Il m'a avoué que c'était possible, oui, que c'était sûrement il y a "Deux ans... Ouais, ça doit être ça, je sors de taule et j'ai pris 18 mois". Je lui ai dit, sans mots beaux, que moi je m'en fous. On a papoté longtemps et même de PNL, je lui ai filé de l'eau et des blagues, il a regardé mes tatouages et le chaton de l'immeuble d'en face. On s'est dit "A demain !".



C'était dimanche, pas grand-chose, mais quand on n'a voulu ne plus jamais avoir de dimanche, de lundi, ni d'aucun jour, on prend. On prend tout, même le pas grand-chose, même le pas vraiment beau.

samedi 30 mai 2020

Et l'été, bientôt

21 heures 47

Il y a le manuscrit sur la table, le chat dans le canapé et un ballet d'hirondelles. Je n'appelle jamais le chat comme ça, ce n'en est pas un : c'est un ami. Un ami sur le dos, petits pois sur bidou doux offerts à mes éloges.
Il y a des mots nouveaux, mes cuisses nues et le thé au frigo, quatre cuillères à soupe dans l'eau qui saura apaiser la fièvre et l'étourdissement des degrés en trop d'un mai vite passé, vite fini, vite vu, à peine senti.
Il y a la vaisselle qui attend, le sommeil qui n'attend pas, de belles encres et de la crème solaire sur mes bras. J'aimerais à l'instant la douche et l'eau glacée, alors je vais m'y baigner, et puis peut-être, les mots, mes cuisses, du thé, la fièvre et l'étourdissement, mai en juin et pointillés, tout est passé plus vite que ça n'a été vécu.

jeudi 26 mars 2020

Et le printemps, sans nous

De chez moi, je ne vois pas le soleil. Juste une brassée de ciel bleu, des toits. J'ai souvent l'impression d'être au fond d'un puits. C'est parfois lumineux et doux, un nid sous la clémence de dieux que je m'écris. Et puis une page se tourne, une encre se sèche et un orage gronde : la paille du nid irrite les contours du corps étriqué, tricote une camisole et la folie.
Rez-de-chaussée sur cour, je mesure le beau temps à la température du béton sous mes orteils.
Avril arrive, pas un fil et des rivages que j'ai du mal à garder près de mes brassées, mes cieux bleus et mon émoi. Alors la main sur le cœur, me rappeler que c'est là, la maison. Sous ma paume. Peu importe les murs qui se resserrent autour de moi, les jours qui passent et dépassent l'espoir que ça rentre vite dans l'ordre. Parce que l'ordre, il n'y en a plus, alors maison, maison, maison sous la paume et en chœur : maison maison maison.

Je guette les bourgeons de l'arbre.
Je sais déjà que je soupirerai comme agacée d'une blague trop longue.
Je guette les hirondelles.
Je sais déjà que ça me pincera comme chagrinée du deuil d'une mort hypothétique.



C'est un long dimanche, fil d'Ariane qui défie la folie entre les immeubles et les mésanges. Peut-être que ce sont elles, entre leurs pattes et sous leurs ailes, qui floutent les jours et les terrassent. Elles volent et se posent sur les murs et sous les fenêtres, figent l'heure et la vie, chantent et malgré tout, merde, malgré tout, me font rêver. Alors j'attrape un printemps et le fait paume sur le cœur, maison maison maison.